Alain Mabanckou, un observateur des tremblements de la société congolaise

Écrivain et essayiste, Alain Mabanckou, nous invite à travers une fable Petit Piment vers une plongée de l’histoire du Congo-Brazzaville des années 1960-1970. Les pérégrinations d’un jeune orphelin de Pointe-Noire et de ses compagnons embarqués, malgré eux, dans les turbulences de l’indépendance, de la révolution socialiste… Entre destins brisés et fols espoirs, Petit Piment est aussi un récit coup de poing qui dénonce la pauvreté, les conflits ethniques, la condition des femmes, la corruption…
On vous décrit comme un ambassadeur de la francophonie Qu’est-ce que la langue française peut apporter au Congo-Brazzaville ?
« Comme la plupart des anciens pays colonisés par la France, la langue française a été imposée comme une langue officielle. Elle reste une langue extérieure introduite dans un territoire qui a écrasé les langues locales. Au Congo, on parle de 300 à 400 langues locales. La langue française devient la langue administrative officielle à côté de deux autres langues majeures le Lingala et le Kikongo. Elle facilite la communication entre des personnes dont la langue locale est différente et aussi entre africains : si un congolais et un sénégalais ne se comprennent pas, ils parlent la langue française.
Bien-sûr, je pense que le Congo peut vivre sans la langue française, mais je reste aussi persuadé que si le Congo et les autres pays anciennement colonisés, ne la parlent plus, ce serait la fin de la langue française. Le vrai bastion de cette langue n’est pas la France, mais ces anciens pays colonisés et ceux qui l’ont choisie comme langue officielle. Toute langue a son autonomie, sa littérature, a son indépendance, mais il arrive que dans l’histoire nous héritions d’une langue, elle est une trace de la colonisation, et en même temps, les langues françaises qui se parlent en Afrique ont aussi leur particularité ou particularisme, leur richesse, qu’il faut peut-être intégrer dans la traditionnelle langue française.»
Pourquoi avoir ancré Petit Piment dans cette période du pays entre 1969 à 1992 ?
« C’est la période de mon enfance et la plus évidente pour moi d’en parler. Je témoigne de mon époque, de ce que j’ai senti ou des obsessions que j’avais durant cette période. c’est celle que j’aime prospecter, et pour cela, je n’ai pas besoin de faire un tas de recherches, puisque j’ai vécu à travers cette histoire. C’est aussi dans toute l’Afrique, une période de turbulences politiques, des aventures communistes, de l’expansion des dictatures y compris au Congo-Brazzaville, dont le président est toujours là, depuis les années 70 ! »

Des personnages haut-en-couleur

Tous ces personnages, haut-en-couleur, comme Bonaventure, Maman Fiat 500, ou Papa Moupelo viennent-ils de vos souvenirs d’enfant ? 
« En général, ce sont des souvenirs d’enfance qui ne sont pas tout à fait réels parce qu’ils reflètent de mes obsessions de cette époque-là. La religion était présente, à travers ce personnage de Papa Moupelo, le communisme derrière l’image du directeur de l’institution et la pauvreté populaire à travers les quartiers malfamés, les quartiers des prostituées, et puis il y a l’errance de ces personnages comme Petit Piment ou ses amis, une enfance perdue dans une Afrique qui semble plutôt avoir l’air en mouvement : les années du boom pétrolier qui ne profite pas forcément au peuple, mais au gouvernement en place. La population attend quelque chose qui n’arrive jamais, du
coup, tous ces personnages sont en quête de bonheur. Cette quête se traduit parfois par la tragédie comme ici, où le destin d’un personnage va être bouleversé parce que l’on modifie le cours de sa vie qui n’est pas une vie luxueuse, mais qui lui est précieuse ».
Dans le roman, on découvre ce mélange de modernité occidentale et de croyances ancestrales, est-ce le cas au Congo ?
« L’imaginaire de beaucoup d’africains est partagé entre la culture occidentale imposée et les cultures africaines sur place. Le cerveau du colonisé est pratiquement divisé en deux entre la bataille de sa civilisation d’origine et la civilisation que l’on est venue lui superposer sur la tête. Cela se voit évidemment dans l’ensemble de tous ces textes écrits après la colonisation, c’est-à-dire comment gérer cette sorte d’inculturation intellectuelle qui est arrivée où pour parfois expliquer le monde, on est obligé de prendre les seuls instruments intellectuels que l’on a, c’est-à-dire la culture française et les croyances des cultures africaines. On croise dans ce roman à la fois les choses de la réalité et aussi les choses mystiques.»
Mais également des allusions à des personnages de romans occidentaux célèbres, africanisés, pourquoi ?
« on les tropicalise, un peu pour rester dans le domaine. Je revisite un peu quelques légendes occidentales qui sont parfois un peu les mêmes mais dans une autre géographie, des Robin des bois tropicaux, il y a pléthore en Afrique, les trois moustiquaires, je les dévie, cela veut dire aussi, que les africains ont la connaissance de la création littéraire occidentale, nous avons grandi avec cela. La position de l’écrivain africain est de revisiter ces mythes et voir comment ils s’appliquent dans le local. »

Les femmes, un statut déplorable en Afrique

Dans votre roman la condition des femmes est prégnante, qu’elle est leur statut aujourd’hui en Afrique ?

« La condition de la femme africaine est toujours à défendre. Je ne pense pas qu’aujourd’hui, on puisse dire avec certitude que la femme africaine a les mêmes droits que l’homme, que dans la société, elle est considérée à égalité… il y a toujours des injustices sur le plan politique. Un continent comme l’Afrique où pratiquement, il n’y a qu’une seule femme qui soit présidente, c’est au Libéria, ailleurs se sont des hommes, alors que dans la pratique c’est la femme qui est le socle de l’éducation dans les sociétés africaines. L’enfant est toujours aux côtés de sa mère et le père est toujours parti boire son pot dans un coin, jouer aux dominos avec les autres… Il faudrait poursuivre l’effort de libérer la femme africaine, et peut-être un jour si ce sont les femmes qui dirigent, il y aurait plus de poésie dans la politique… Pour l’heur, le constat est tel que la condition de la femme est déplorable dans le continent africain. »

Vous écrivez que « Petit Piment est un personnage fiction parce qu’il en avait assez d’en être un dans la vie réelle… » Ne pouvait-il, alors, prétendre à une fin heureuse ?
« Quand on écrit un livre, on ne sait pas quel destin aura le personnage, cela arrive telle que l’inspiration traduit les choses. De plus, je pense que ce n’est pas toujours facile de penser à un livre avec l’idée que cela finisse bien. Cela veut dire que l’on se contraint à une esthétique qui satisferait le lecteur pour éviter de le heurter. Je reste persuadé qu’on ne peut pas lier la littérature avec de bons sentiments, et si tel est le cas, cela implique que l’on ferme les yeux devant la réalité. Je suis persuadé que beaucoup de destins au Congo sont brisés et qu’il y a plus à guérir qu’à applaudir.

Le destin de ces personnages n’est pas modifié par leur propre volonté, mais par le poids du système politique. Petit Piment n’est pas méchant, il le devient parce que les autorités municipales et autres systèmes ont décidé de chasser les prostituées de son quartier, alors qu’il avait trouvé refuge auprès d’elles…

Le combat qu’il mène a une certaine noblesse puisqu’il se lie contre le système politique en place. Je laisse le personnage me dicter quel type de fin, il aurait et dans la plupart de mes romans, cela correspond un peu à la photographie de l’Afrique actuelle ; des gens cherchant des moyens de survie, mais, la plupart sont broyés par la machine politique. Dans cette histoire, personne n’est mort, peut-être parce que j’ai ce fol espoir que les personnages pourraient renaître de leur destin cabossé !»

Le Congo un pays en désarroi

Quel regard portez vous sur votre pays où vous prétendez être interdit de séjour ?
«C’est un pays en désarroi avec de 5 millions d’habitants. Le Congo-Brazzaville est un petit pays avec des richesses, un environnement fluvial, forestier, une géographie favorable à l’agriculture, mais nous sommes les derniers de la classe… Les pays comme, La Côte d’Ivoire, même s’ils ont eu des guerres civiles, travaillent sur leur cacao, le Sénégal a des transitions démocratiques plus intéressantes, même l’Afrique du sud, où il y a eu l’apartheid, a fait en sorte d’avoir une nation Arc-en-ciel pour le moins apaisée.

La jeunesse congolaise m’a écrit : « vous qui passez dans les médias si vous ne parlez pas de la situation du Congo, nous allons étouffer » Ce peuple ne peut pas accéder aux médias occidentaux et depuis 32 ans, subit la dictature d’un individu, Denis Sassou-Nguesso.

Dans aucun pays normal, civilisé, un président peut rester pendant 30 ans. Quand il est arrivé, à la fonction de président de la République, j’avais 13 ans aujourd’hui, j’ai 51 ans, si vous faites le compte, c’est comme si on collait aux américains Donald Trump pendant 30 ans ! Ce pouvoir est autocratique, dirigé par une famille qui a une main mise sur le pétrole, sur le pays, qui utilise l’armée, qui enferme ses adversaires comme le général Mokoko … Comme pour Petit Piment, le destin du peuple est lié au poids d’un système politique ».

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Bavures policières, la nécessité d’une réparation

Paru sur Africultures

Á 24 ans, Cloé Mehdi, auteure franco-algérienne manie la plume avec dextérité. Son second roman noir Rien ne se perd*révélation de la rentrée et prix Dora Suarez 2017, dissèque la détresse sociale, l’impunité des violences policières.

Derrière sa masse de frisottis, Cloé Mehdi est gênée par ce succès qui tombe, selon elle, comme un fléau. Elle écrit depuis l’âge de 11 ans. Le roman noir ? Un hasard, elle préfère le style science-fiction post-apocalyptique. Cloé Mehdi a cette écriture intuitive, débarrassée de la lourdeur académique avec en toile de fond des sujets tabous comme les suicides en milieu psychiatrique, l’impunité juridique des violences policières, l’hypocrisie du traitement médiatique, le déni des souffrances des familles des victimes…

Rien ne se perd dérange par son écho avec l’actualité. Dans une cité lambda en cours de démolition, sur le dernier immeuble de la ville des tags à l’encre rouge apparaissent « Justice pour Saïd », et un visage, celui, tué par la police quinze ans plus tôt, lors d’un contrôle d’identité qui a dégénéré… Une fiction articulée autour d’une bavure policière restée impunie et de ses conséquences. Au fil des pages, on ne peut s’empêcher de penser à Ziad, Bouna, Adama, Abdoulaye, ou encore Théo…

Dans ce contexte pesant, Mattia, 11 ans, est une pièce maîtresse. La narration de l’enfant fonctionne même sur des sujets difficiles comme le suicide. Pour ne pas sombrer, il rassemble les pièces du puzzle de cette histoire, de son histoire. Son père s’est suicidé après la relaxe du policier : « il y a toujours des conséquences aux injustices sociales, aujourd’hui, elles explosent…».

Rien ne se perd est une histoire à volets où l’on serpente à travers des personnalités pathologiques. Un récit lourd d’une multitude de silences insupportables : silence intérieur, silence de la justice, silence des personnages, silence contre mémoire… Pour l’auteure, la mémoire irait de pair avec la réparation : « en refusant d’écouter les proches, de ce qu’ils ont perdu, de la rage qui peut naître… C’est refuser la compassion, l’empathie pour la victime ».

Dans cette atmosphère apocalyptique de banlieue en destruction, l’identité est prégnante : « la destruction de cette cité est vécue comme une tragédie. Démanteler des tours sous prétexte d’une politique de restructuration casse aussi une certaine solidarité. Il y a cette charge mémorielle précieuse pour les habitants ».

L’auteure qui a grandi à Pierre-Bénite, en marge d’une cité sensible lyonnaise, refuse d’être une porte-parole des quartiers : « je voulais parler de l’impunité juridique des violences policières, essayer de comprendre d’où elles viennent, pourquoi certains ont une facilité à tirer sur des personnes désarmées, et analyser en retour les réactions de violences de ces quartiers… ».

Cloé Mehdi invite à réfléchir sur les victimes des dérives policières, à travers Saïd, personnage de fiction, elle pointe une constante factuelle : « Les victimes sont souvent des personnes dites racisées. Elles étaient là, au mauvais moment, au mauvais endroit, avec la mauvaise couleur de peau, le mauvais langage…».

Pour elle, il est urgent de réparer les injustices : « on a tort de croire que c’est résolu parce qu’il y a prescription, car rien ne se perd et tout aura des conséquences ».

POCHE 2* Rien ne se perd- 2016- éd. Jigal Polar

Violences et agressions, des musulmanes voilées témoignent : « Est-ce que je dérange à ce point-là ? »

Paru sur Gazelle Mag

L’affaire des arrêtés anti-burkini a créé de vives polémiques l’été dernier, en France et à l’étranger. Dans cette ambiance délétère marquée par les attentats et l’état d’urgence, des amalgames se sont installés dans l’opinion publique : « les terroristes sont musulmans et tous les musulmans sont terroristes » déclarait un restaurateur refusant de servir des clientes voilées dans son établissement. La musulmane voilée devient, malgré elle, un enjeu majeur des politiques. 

Depuis les attentats de janvier 2015, l’islamophobie gagne du terrain et s’affiche ouvertement dans la rue et les lieux publics, sur les réseaux sociaux… Les femmes musulmanes voilées sont les premières victimes. Selon un sondage IFOP, en 2016, pour Le Figaro, 63 % des Français sont opposés au port du voile en général. Leur méfiance ne cesse de croître, pour certains l’islam évoquerait l’intolérance et ses valeurs seraient incompatibles avec celles de la République Française. Ainsi, le port du voile serait un signe visible d’oppression.

Qui sont ces femmes que la République Française entend libérer de leur voile « oppresseur »? Elles s’appellent Zohra, Khadija, Nathalie et Joy. Elles témoignent de leur expérience douloureuse et dénoncent les effets dangereux de cet acharnement : exclusion sociale et professionnelle, repli, dépression…

Zohra fondatrice de l’association Smile 13 (Soeurs marseillaises initiatrices de loisirs et d’entraide) avait privatisé une « journée burkini » dans un parc aquatique de la région de Marseille, prévue le 10 septembre 2016. Le 4 août un arrêté interdit l’événement au motif de risque de troubles à l’ordre public. Depuis l’association a été dissoute. À l’origine ? Des accusations du Front national menées sur les réseaux sociaux.

« Nous avons eu peur pour nous-mêmes. Surtout lorsque la présidente a reçu une lettre de menaces avec les balles provenant de membres du Front national. On nous a accusé de recevoir des subventions des frères musulmans, que nous faisions parti de Daech, on a laissé entendre aux médias que nos activités étaient suspicieuses… C’est décevant de constater que tant de gens peuvent croire à de telles choses ! C’est une grande souffrance. Nous attendions 1 000 personnes, femmes et enfants qui se réjouissaient de cette sortie. Parmi eux, il y avait aussi des chrétiennes, des athées, qui sont gênées de montrer leur corps car ont des cicatrices liées à la maladie… La pudeur concerne un tas de femmes et pas uniquement des musulmanes ! Cette violente polémique nous a obligés à dissoudre l’association, quel partenaire accepterait dorénavant de privatiser son établissement ?
Pour nos 200 adhérentes, Smile13 était un lieu de rencontre et d’échange, pour rompre leur isolement. La majorité d’entre-elles sont des femmes françaises converties, célibataires et d’autres divorcées qui vivent seules avec leurs enfants. Personne ne les oblige à porter le voile ! Moi-même, je ne suis pas voilée ! Les gens ont peur, ils ont peur parce qu’ils ne nous connaissent pas. Nous réfléchissons à repartir sur une nouvelle structure. Plusieurs membres se sont portés volontaires car elles sont tellement déçues de ne plus pouvoir faire des activités.»
Khadija, diplômée d’un Master II en Droit, vit à Metz. Elle s’interroge : « Est-ce que je dérange à ce point-là ? »

« J’avais 18 ans, je portais le voile depuis peu. Ce jour-là, je me suis fait interpeller en plein centre-ville par une dame, criant qu’il y avait des femmes qui s’étaient battues pour l’émancipation, que c’était honteux, qu’elle était choquée par mon apparence. Je portais un simple foulard coloré, avec un jean et une tunique. Je suis devenue toute rouge, je n’ai rien compris, j’ai juste baissé la tête, j’ai cherché autour de moi des soutiens, il n’y avait personne. J’ai eu honte de me faire interpeller en public, je me suis posé des questions, sur la légitimité de ce que je porte, est-ce que je dérange à ce point-là ? À 18 ans on n’est pas tout à fait construit, le paraître est extrêmement important. J’ai pris conscience des regards insistants, comme à la caisse du supermarché, où l’hôtesse articule exagérément ses phrases, sous-entendant que je ne sais pas parler le français. C’est insidieux au
quotidien, il est difficile de décrire ces attitudes non verbales. Il y a un blocage, un malaise par rapport à notre personne. À la suite de cette agression, j’ai retiré le foulard, je n’ai pas supporté le regard des autres. Malgré cela, j’ai le sentiment de ne pas avoir été acceptée par les institutions et la société civile. Bien que j’essaie de m’intégrer, je reste à leurs yeux une Arabe, une femme, une musulmane avec ou sans mon voile. Je me suis sentie extrêmement isolée. J’ai craqué. Quelques années plus tard, avec la force de la conviction, j’ai reporté le foulard, dans un besoin de cheminement spirituel et parce que je me sens bien avec. Je ne me suis pas attachée aux textes ou aux injonctions mais plus à un ressenti instinctif. Cependant Je n’arrive toujours pas à me projeter dans l’avenir du travail. Je ne veux pas revivre encore ces humiliations, je n’en peux plus. Pour le
moment je n’ai pas de perspective, j’ai déjà un master en droit, il est là… Je passerai mon doctorat…  Mais je ne sais pas ce que j’en ferai ».
Joy  Anciot est convertie, elle revient sur son expérience douloureuse de lycéenne à Nantes.

« J’ai porté le foulard au cours de mon année de 3e. J’ai choisi de le porter dans un cheminement personnel, mes parents qui ne sont pas musulmans n’étaient pas ravis. Lorsque j’ai intégré le lycée, je ne m’attendais pas à avoir des problèmes. C’était sans compter sur l’acharnement de ma professeur principale et de la conseillère principale d’éducation. Elles m’ont fait vraiment la misère. Cela a commencé lors d’une sortie pédagogique, j’ai pensé que je pouvais porter mon foulard en turban. Nous prenions le tram, et là devant les usagers ma professeur m’a demandé de le retirer, j’ai
ressenti une grande humiliation, j’ai refusé. Elle m’a isolée du groupe d’élèves, comme si j’étais une pestiférée, c’était vraiment très impressionnant, les élèves, eux-mêmes étaient choqués, et avaient interdiction de m’approcher, prétextant que j’étais influencée ! Cette pression était insoutenable. Je n’avais plus le goût d’apprendre. Lors de ses cours, j’étais confinée au fond de la classe. Je ne pouvais même pas me confier auprès de la conseillère principale. Mes parents étaient régulièrement convoqués. Tension au lycée, à la maison… À quelques jours de mes 16 ans, j’ai envoyé une lettre de résiliation scolaire à l’Académie. Ce courrier a été rédigé avec l’aide de ma professeur ! J’étais vraiment désemparée, j’ai tenté les cours par correspondance, j’ai décroché au bout de deux mois.
Ça n’allait plus avec mes parents. C’était une période très difficile moralement. J’ai pris des cours de couture et j’ai lancé ma ligne de vêtement. j’ai été récompensé au concours Talents des cités, et aujourd’hui, je voudrais témoigner qu’il est possible de créer son entreprise en alliant ses convictions personnelles, contrairement à ce que ma professeur ou la Mission locale qui prétendaient que je ne pourrais pas travailler avec mon foulard et que je serais reléguée dans la cuisine ! »
Nathalie Afrie, convertie, est fondatrice de l’association L’éducation en héritage à Villeurbanne. Sa présidente Karima Mondon n’a pas hésité à interpeller Manuel Walls dans un article via la presse, en ces termes : « Monsieur le Premier ministre, ne nous libérez pas, nous le faisons très bien toutes seules, mais entendez-nous et surtout respectez-nous ! »

« Notre association promeut l’émancipation de tous, et vise à faire tomber les clichés auprès des femmes et des musulmanes. Malheureusement, nous subissons une discrimination notoire au niveau des institutions. Si nous avions été des musulmanes voilées qui faisaient du couscous, là où elles sont attendues, il n’y aurait pas eu de problème. Cette violence institutionnelle, provient là, où, on l’attendait le moins : celle des élues d’origine maghrébine ! Parce que nous portons le foulard, elles nous considèrent comme soumises et refusent de nous soutenir ! Si je me voile, c’est pour mon
équilibre intérieur et par souci de proximité avec mon Créateur. Aujourd’hui, je me sens réduite à l’étiquette « voilée », point barre, et à tout ce que cela véhicule dans certains esprits. Je me sens une citoyenne de seconde zone, jugée par bon nombre de concitoyens. C’est très violent au quotidien de créer du lien social et de déconstruire les clichés. »

Omero Marongiu-Perria : « On ne voit plus des êtres humains dans leur diversité, on voit uniquement des idéologies »

Paru sur Gazelle mag

 

Omero Marongiu-Perria, fils d’immigré italien s’est converti à l’Islam à l’âge de 18 ans. Sociologue et spécialiste de l’Islam en France. Il soulève les problématiques liées au port du voile dans la société, et le rapport des musulmanes à ce vêtement et à leur sociabilité. Il met en garde sur les comportements sectaires, et invite à un débat apaisé sur le sujet. Son ambition ? Une transformation de la société impliquant le respect et la liberté des choix des individus.

Le voile peut-il être un frein à l’inclusion des musulmanes voilées dans la société ?

« On peut aborder la question sur trois angles, sur le volet juridique, il y a une distinction entre l’entreprise publique et l’entreprise privée, dans la première une femme ne peut pas porter le voile, cela dérogerait au principe de neutralité de l’agent de l’Etat. Dans l’entreprise privée, il n’y a pas de disposition, jusqu’au vote de la loi El Khomri qui introduit la possibilité pour l’employeur d’exiger la neutralité de ses salariés. Jusqu’à présent, tout individu peut négocier son contrat de travail en incluant ses dispositions relatives à ses convictions. C’est un principe de droit. Ainsi, on pourrait considérer que des femmes musulmanes portant le voile pourraient être embauchées sans aucun problème, or ce n’est pas le cas.

Le deuxième aspect se situe sur le plan sociologique. Le port du voile n’a jamais été uniforme et ne renvoie pas forcément aux mêmes univers de représentations chez les femmes musulmanes. Le port du voile est très différent entre une femme qui va porter un turban, une autre un voile de couleur, pastel ou sombre… Il n’exclut pas tout un ensemble de comportements très diversifiés dans le rapport aux autres et notamment dans les rapports de genres. Il y a des femmes qui peuvent porter le voile et faire la bise et serrer la main… Or, il y a une tendance à uniformiser le regard qui est porté sur ce vêtement en le renvoyant d’emblée dans le champ idéologique. On ne voit plus des êtres humains dans leur diversité, on voit uniquement des idéologies qui s’expriment à travers des choses visibles. C’est un vrai souci dans la société française aujourd’hui.

Le troisième volet est de renvoyer systématiquement des comportements à des dimensions géopolitiques, géostratégiques et cela en dit long sur la façon dont une société s’observe à travers l’autre.

Depuis près d’une trentaine d’années, la société française se regarde en partie à travers des miroirs, et l’Islam est un miroir comme il y en a d’autres. Aujourd’hui, les femmes musulmanes se prennent de plein fouet tout un ensemble de débats auxquels elles sont étrangères. Quand on analyse les discours et les comportements, la part de femmes musulmanes qui est capable de poser des mots, d’ordre idéologique à leur rapport à l’Islam, honnêtement est très restreint !

La plupart des femmes considèrent le voile comme un marqueur social qui régule les rapports de genre, il ne renvoie pas à des idéologies telles qu’on veut les faire passer dans les discours politiques ou chez certains intellectuels. Il faut essayer de dépasser la dimension idéologique pour revenir à une sociologie des acteurs, de prendre déjà ce qu’ils vivent et de la façon dont ils vivent leur religiosité et de ne pas les appuyer d’emblée de vouloir déstabiliser toute la société. »

Qu’entendez-vous par : le voile est un marqueur social ?

« Lorsqu’elles entrent dans leur cheminement spirituel, à un certain moment, elles peuvent s’entendre dire qu’elles doivent porter ce type de vêtement. Cela amène à des élaborations personnelles, des femmes qui vont essayer de concilier la dimension hédoniste : « j’ai envie de me réaliser, de travailler, de sortir comme tout le monde… Mais en même temps, j’ai envie de concilier mon désir de vie personnelle avec ce précepte-là. » Alors, elles vont porter des voiles de toutes les couleurs, des vêtements qui ne sont pas tellement appréciés justement de certains imams et prédicateurs. Elles font un peu leur tambouille. »

Quelles sont les raisons qui poussent certaines musulmanes à se voiler ?

« Sous un angle sociologique, si l’on interroge une femme musulmane, il y a de fortes chances pour qu’elle explique, que le port du voile entre dans le cadre de sa démarche spirituelle et son rapport à Dieu. Sur ce volet-là en tant que sociologue, je n’ai pas de jugement de valeur à porter. Certainement qu’il y a une dimension spirituelle derrière le port du voile. Ce qui m’intéresse, c’est dans le cadre des rapports sociaux, qu’est-ce qui fait qu’une personne ressent le besoin de mettre un voile dans son rapport à la société puisque, il n’est pas porté dans le cadre de l’intime ? Elle ne met pas le voile quand
elle est chez elle, dans sa cuisine, sauf si elle a peur des odeurs sur les cheveux ! Elle le met bien dans le cadre des rapports sociaux et notamment des rapports de genre. La plupart du temps, c’est pour réguler les relations entre les hommes et les femmes en société. Dans ce cadre-là, lorsqu’elles sont  interrogées, elles répondent qu’elles ont besoin de mettre une certaine distance qui va préserver la relation à l’environnement qui est notamment la relation aux hommes. »

Pourtant, certaines femmes confient que leur démarche s’inscrit dans une soumission au Coran…

« Ces personnes ont été en contact avec des individus, certains imams et prédicateurs se définissent comme conférencier. Ils ont tendance à vouloir s’arroger le droit de réguler les comportements individuels et sociaux en expliquant que pour être une bonne musulmane et parfaire sa relation à Dieu, il faut entrer dans un cheminement qui se traduit par le port de ce vêtement. Mais ce vêtement à l’origine, tel qu’il est exposé dans le Coran, ne renvoie pas à une dimension spirituelle, il renvoie bien à une dimension sociale. D’ailleurs, là où il y a mauvaise interprétation, c’est que puisque ce vêtement est d’ordre social, les juristes musulmans se sont posé la question :
 » dans le cadre de la célébration de la prière, puisque ce vêtement, le fait de se couvrir les cheveux possède une dimension sociale, est-ce qu’il possède également une dimension dans la célébration du culte ? »
Ils ont abouti par consensus, au fait que la femme musulmane devait se couvrir la chevelure dans le cadre de la prière. Or, certaines musulmanes ont tendance à inverser la chose en disant :
« puisque je dois me voiler dans la prière, je dois me voiler également dans mes relations sociales « , alors que c’est l’inverse qui a été posé dans les références religieuses musulmanes. « 

Légiférer sur le voile est-ce une solution d’émancipation ?

« Qu’il y ait eu une émancipation de la femme en France et plus généralement dans les sociétés occidentales, en partie par la voie juridique, c’est une avancée incontestable, qu’il n’y a pas lieu de remettre en cause. Par contre, lorsque nous parlons d’égalité en droit, d’émancipation dans le sens où la femme aurait été libérée de certaines contraintes, nous voyons qu’il y a une espèce de procès de mauvaise foi.
Il y a un procès qui est fait globalement à l’Islam contemporain qui serait machiste, dirigé par les hommes… Je pense qu’il y a une grande part de vérité, mais qui ne se traduit pas forcément par la question du voile, même si je pense qu’il y a un voile oppresseur.

Le fait de dire qu’il faut aider des femmes à sortir de leur oppression malgré elles, en les obligeant à retirer le voile, il y a une violence symbolique qui est extrêmement problématique. Dans l’imaginaire d’un certain nombre de musulmans, cela renvoie directement à la guerre d’Algérie et à la stratégie qu’avait le colonisateur français pour dévoiler les femmes. Du coup, cela replonge des personnes dans une histoire qui n’est pas la leur, puisque la quasi-totalité des femmes sont françaises et une bonne partie est née en France.

Malgré elles, la société les accule à développer des stratégies de groupe, car pour une bonne partie, elle n’a plus la capacité d’être reconnue dans son individualité, dans sa singularité. On oblige des individus à sortir de leur singularité pour être reconnus en tant que groupe, en les accusant d’avoir des logiques communautaires et en même temps, de les renvoyer systématiquement à une appartenance communautaire. De fait, ils sont acculés à développer des stratégies de groupe. »

Comment porter un regard apaisé sur la question du voile ?

« Quand je discute avec des personnes qui sont sur une position que je qualifie d’intransigeance, en partant du principe que se couvrir les cheveux est une aliénation et qu’il faut malgré elles, les dévoiler pour les faire accéder à une émancipation, j’aime à leur rappeler que nous sommes tous aliénés, de toute façon ! Si ce n’est pas cette aliénation, on peut travailler sur d’autres formes d’aliénation !

J’invite les gens à faire une première expérience :
Mettez-vous 30 minutes sur un banc dans un centre commercial et observez les femmes. Il y a autant de voiles que de femmes voilées. Il y a la femme maquillée qui porte un vêtement très moulant qui ferait pâlir plus d’un imam, la dame plutôt immigrée qui a mis son voile autour du cou avec une djellaba, il y a la jeune fille en jeans venue avec ses copines, l’une voilée, les autres pas, qui est entrain de se taper des fous-rires… C’est ça la diversité dans la société d’aujourd’hui ! On ne veut pas la voir, on pose un point de vue idéologique et tout est interprété à travers cette dimension idéologique ! Ça, c’est très français ! Moi-même, j’en souffre lorsque je discute avec des gens qui me
disent : « toi, t’es un frère musulman ! » Je leur réponds : « définis-moi ce qu’est un frère musulman ? »
Je suis pour la transformation de la société et le fait de respecter la liberté des choix des individus alors que dans le même temps, ce discours, je suis capable de le dire au milieu d’une mosquée quitte à me faire rentrer dedans par des musulmans qui sont plus rigoristes ! »

Dans quelle mesure la musulmane voilée est devenue un enjeu politique ?

« J’ai résumé la problématique de la façon suivante, La femme musulmane entre le marteau républicain et l’enclume islamiste*. Cette problématique de la femme musulmane touche l’ensemble du monde musulman mais plus particulièrement le monde arabe. Le contrôle social de la femme est un enjeu éminemment politique puisque, qui dit libéralisation de la vie sociale de la femme, signifiera démocratisation des sociétés. Les pouvoirs en place n’ont pas forcément intérêt à ce que les sociétés
se démocratisent. De ce point de vue là, c’est la femme qui se prend tout dans la gueule.
Contrairement à d’autres pays, la France est un modèle universaliste qui est  extrêmement violent dans son application concrète. Les questions liées à l’Islam sont les derniers avatars des combats républicains pour uniformiser les comportements sociaux. Les femmes sont les publics les plus fragilisés, mis sur la sellette, parce que ce sont ceux qui ont le moins de capacité d’organisation collective. »

À terme, quelle pourrait être la place des musulmanes voilées dans la société française ?

« Il faut surtout qu’on leur fiche la paix ! On se trompe de débat. Nous sommes dans des assignations à être : « tu n’es pas comme moi ? Tu es une intégriste ! » Nous sommes dans des positions tranchées qui obligent constamment les contradicteurs à avoir un parti pris d’irréductibles ! On peut trouver des femmes musulmanes qui vont se voiler mais qui sont parfaitement intégrées dans la société. Elles sont dans les mêmes modes de sociabilité que les autres. Les intellectuels, les politiques refusent de le voir.

Le problème n’est pas le fait de se couvrir les cheveux, mais son niveau de sociabilité. Est-ce que la personne est dans une sociabilité avec les autres ? Est-ce qu’elle fréquente
les mêmes lieux ? Est-ce qu’elle peut discuter avec des hommes, s’asseoir à côté d’un collègue, est-ce  qu’elle ne va pas foutre le bordel quand il y a un temps collectif… C’est cela qui nous intéresse, sa sociabilité. Si je suis en face d’une femme musulmane qui me considère comme un détraqué sexuel en puissance,  » je lui dis : je te respecte dans ce que tu es, mais franchement va consulter un psy, car si tu considères que prendre l’ascenseur avec un mec, tu vas te faire forcément violer entre le 2e et le 3e étage, là, tu as un problème !  » Est-ce qu’on partage une sociabilité commune dans cette société ?
Beaucoup de gens, qui tapent à tout vent sur différentes catégories de population dont les musulmans, refusent de voir cela. »

voiles et préjugés
* Omero Marongiu-Perria a contribué à l’écriture du livre collectif Voiles et préjugés dirigé par Nadia Henni-Moulaï sorti en octobre 2016 aux éditions Melting Book

OMAR MEFTAH « Omar est là pour cracher sur tout le monde »

Paru sur le magazine Le Courrier de l’Atlas (sept 2016)

Un homme, un fauteuil, des états d’âme, nous voici dans l’antichambre d’Omar, personnage tout en contradictions, empêtré dans un amas de poncifs. Dans son one-man-show « Sans rancune », Omar Meftah, le regard ténébreux, les mains remuantes, l’humour incisif, s’amuse de sa double culture franco-algérienne et aborde les sujets crispants de l’éducation, la religion ou le terrorisme… 

Quels messages votre personnage d’Omar veut-il transmettre ?

« C’est un mec qui a tous les travers de la planète, il est raciste alors qu’il combat le racisme, il a des problèmes d’affection et pourtant veut transmettre l’amour, il tape souvent à côté de la plaque volontairement. C’est un clown. Un clown oriental moderne qui se peaufine au fil des représentations. Physiquement, il ne paraît pas sérieux et pourtant il aborde des sujets graves. Cet enfoiré, car c’est un enfoiré, est là pour cracher sur tout le monde à travers l’actualité. Il tente de bouger les lignes à sa manière avec la bêtise de ce qui se dit dans la rue : le terrorisme,  la religion, le patriotisme… Chacun aura l’intelligence de les comprendre. Je n’ai pas choisi les thèmes les plus sympathiques, j’ai même dû changer le nom de ce spectacle, initialement intitulé  » Inch’Allah, même si le chat n’est pas là » à cause  des attentats et des retombées négatives. Tout ça m’échappe tellement, je me suis posé tellement de questions. ».

Vous rejetez le communautarisme qui est selon vous source de clivages…

« Je ne me sens ni français, ni algérien. Je ne comprends pas cette notion d’appartenance. Le spectacle se veut une quête émotionnelle, elle flirte à celle de l’identité parce qu’un moment où un autre les gens te ramènent là-dedans avec son lot de clichés. Loin de moi de prôner l’arabisation. Je ne suis pas le franco algérien qui milite pour une communauté enfermée dans un truc qui n’existe pas. Une partie de ma famille est juive, l’autre musulmane, marocaine et algérienne. Pour beaucoup, nous sommes les enfants d’une main-d’œuvre immigrée, celle-ci a transmis sa religion comme elle a pu, mal. Je ne me sens absolument pas religieux. Imaginer qu’un Être supérieur vienne nous gratifier ou nous punir, c’est là, le reflet de l’être humain qui a besoin de la carotte pour avancer. Dans ce spectacle, il y a d’autres sujets d’interrogations comme celui du fils de paysan qui galère le mercredi après-midi au fond de sa campagne. ».

Comment est née votre vocation d’humoriste ?

« J’ai fait des études littéraires,  je voulais être enseignant, ou financier, un métier très classe… À 19 ans, j’étais complètement inconscient et l’apparition de mon bulletin scolaire a été un élément déclencheur, je faisais rire mes professeurs. La scène, une fois que tu l’as touchée, c’est foutu, tu ne peux plus rien faire d’autre. L’idée serait de créer un genre de Coluche, un personnage susceptible de faire bouger les idées.  Je ne veux pas être pas cet « Arabe » qui  nuance ses propos pour  éviter de traiter  certains thèmes. Fellag est une référence, mais tout le monde ne peut pas comprendre Fellag. Il  a une certaine poésie, une excellente maîtrise de la langue française. On s’est croisé une fois, j’étais si impressionné que je ne lui ai parlé que trois minutes. ».

Omar Meftah088

Une leçon d’amour

Le nationalisme s’intensifie dans une grande partie de l’Europe. En France, Marine Le Pen, la candidate du  Front national,  était en lice au second tour des élections présidentielles.    A l’issue des élections présidentielles françaises, le score du parti d’extrême droite n’a jamais été aussi élevé  dans ce pays en proie à une crise économique et … identitaire.

Dame République.jpgC’est l’histoire de Paul, un bon petit gars de la Côte d’Or. Paul a un rêve celui de monter son resto. Il a vu dans des émissions de télé réalité que le rêve américain est possible. Il s’abreuve de ce rêve. Entre deux coups de Pinot noir, Paul se lance et monte sa cantine, toute proprette avec des ustensiles en cuivre flambant neuf qui feraient pâlir Rémy, le rat cuistot de Ratatouille 

Il est tout fier de sa buvette aux grandes baies vitrées qui donnent sur la route express traversant son quartier résidentiel et de l’autre la ZUP. Au pays des gastéropodes, l’enseigne bleue néon clignote  dans la nuit froide :   Au Trou des Ducs  on y cuisine des escargots de Bourgogne, des pieds de porc grillés, de la tête de veau, du boudin blanc aux morilles…

Paul est marié à la douce Isabelle, blonde jonquille de printemps, dont il a deux filles pareilles à leur mère,  porcelaines au regard bleu délavé.

Paul est plein d’inquiétudes. Au fond de sa gargote, il tambouille dans ses chaudrons, le succès tarde à prendre.  A force d’huile de coude, il a les biscotos  qui émoustillent les femelles en mal d’amour. Et puis ce regard de braise, comment ne pas céder…  Paul joue de son physique athlétique, qu’il entretient avec assiduité.

Paul a un ami d’enfance. Manuel vient les grands soirs  lui donner un coup de main. Il a grandi dans le quartier populaire  de la Toison d’Or. Ses grands-parents sont arrivés en France, il y a longtemps :
– « à cause d’un mec qui foutait son bazar en Espagne, un certain Franco, paraît que c’était un tyran fasciste»,
– « fasciste ça veut dire quoi ? »
Il ne sait pas, mais bon, tout cela, c’est du passé, cela ne le concerne pas. Manuel a une bonne idée :
– « Pourquoi ne pas glisser des plats du Monde, paraît que c’est à la mode !? »

Depuis quelques semaines, les pieds de porc grillés côtoient les pizzas, la tête de veau les tacos, et le boudin blanc les nems au curry… Ce vendredi, le Couscous maison est au menu du jour.

Et ça marche ! La gargote remporte un joli succès, un  mélange de clientèle en tout genre venu des quartiers résidentiels et de la ZUP. On sympathise, s’accoquine, on trinque, on rit.

Puis vient la grande campagne électorale. Paul a ses idées. Lui, le discret, le timide, il les affiche sans complexe voire avec ostentation. Pas sur son menu du jour, non, sur la vitrine des réseaux sociaux : « Cette femme va sauver la France ! ».

Capture

Paul a vu à la télévision que  Marine Le Pen sauvera les petits commerçants, les agriculteurs, les chômeurs français, et tous les pauvres « qui n’ont plus de pain à cause de ces foutus immigrés qui squattent le pays, de ces réfugiés sauvages et violeurs…. » Il a même appris que certains pays vont construire des remparts pour protéger leurs frontières, il rêve maintenant d’une muraille de Chine qui surgirait des entrailles  de la Méditerranée vers l’océan et pourquoi pas aussi du côté du front Est « où ces Polacks, Yougos, Roms arrivent en masse sous prétexte d’être des ressortissants de l’Espace Schengen.»

« Ah, que ce serait chouette le Frexit ! Rester entre-soi, loin des menaces terroristes et de tous ces islamistes !»

Mais voilà, les  friands de Tacos, de pizzas, de Nems, et de couscous l’ont à travers la gorge : « Quoi ? Le beau gosse est un facho ?» C’est la trahison, la déception !

Isabelle l’avait pourtant prévenu : « Efface donc ton post, tu vas nous attirer des ennuis ! »  Le pacte de l’amitié est brisé.

Bien que  penaud,  Paul n’en démord pas,  il tweete au nom  de la liberté d’expression, c’est son droit !

Au pays des Ducs de Bourgogne, on salue le 1er mai, fête de Jeanne d’Arc, figure de proue du nationalisme pour certains. Mais au pays bourguignon, on a aussi la mémoire courte ou sélective, n’est-ce pas là que la belle pucelle a été capturée ? On crame comme on hisse les figures légendaires, c’est au goût et au menu du jour.

Ce soir, c’est samedi, Au Trou des Ducs est fermé. Paul reçoit ses parents, il est heureux de leur visite inopinée. Isabelle a préparé une brandade de morue. La sonnette tinte à la porte d’entrée, Lucia et Fernando ont fait un long voyage depuis le Portugal :

– « Paolito, Meu pequeno menino de amor, como você sentiu falta de nós ! »*

* Paolito, mon petit garçon d’amour, comme tu nous as manqués-

Abdellatif Laâbi « On écrit rarement avec le bonheur »

Paru sur le magazine Jeune Afrique 7 au 13 mai 2017

Ni l’âge ni l’emprisonnement n’ont altéré sa combativité contre l’arbitraire. À 75 ans, l’écrivain Abdellatif Laâbi continue d’éclairer le monde par ses écrits. Le recueil Petites Lumières, paru aux éditions de la Différence en février 2017, s’attache aux enjeux de la culture, au devoir de mémoire et aux combats contre l’écrasement de l’humain.

Dans Petites Lumières, vous rendez hommage à certaines figures littéraires ou politiques, pourquoi celles-ci ?

« J’ai réuni dans ce livre des écrits sur la littérature, la culture, sélectionnés parmi des centaines d’autres, ainsi que des conférences, des prises de position ou des coups de gueule, des hommages que j’ai rendus à de grands frères en littérature, en poésie et en humanité. Des figures emblématiques, tutélaires, qui ont compté dans ma vie. Nelson Mandela à titre d’exemple. N’ai-je pas vécu un petit peu de ce qu’il a vécu ? Il est aussi un grand symbole dans la conception et la pratique de la politique à l’échelle universelle car il est l’un des rares chefs d’État qui, à un certain moment, s’est dit : “Je laisse ma place à la relève.” Il est parti de lui-même. Après trente ans en prison, ce n’est pas le pouvoir qui l’a motivé, mais la libération de son peuple, la réconciliation des différentes composantes de ce peuple. Aimé Césaire, quant à lui, représente le grand frère en poésie pour les gens de ma génération, celui qui a ouvert la voie pour la décolonisation des esprits C’est la tâche à laquelle nous nous sommes d’ailleurs attelés au sein de la revue Souffles dès 1966, jusqu’à son interdiction en 1972. Mohammed Dib, cet immense écrivain, malheureusement pas assez reconnu y compris en Algérie. Un jour, j’en suis convaincu, on lui reconnaîtra sa vraie place dans la littérature universelle. Tahar Djaout, mon ami, assassiné à Alger en 1993 par des fanatiques islamistes lors de ce que l’on appelé la guerre civile. Il était un merveilleux écrivain, poète, journaliste. Je n’oublie donc pas mes morts. Il y a enfin Gabriel Bounoure, mon professeur de littérature française à la faculté des lettres de Rabat. Sa lecture de mes premiers textes poétiques avec l’œil de l’immense critique littéraire qu’il était m’avait beaucoup encouragé. En outre, c’est lui qui, dans le sillage de Louis Massignon, m’avait ouvert les yeux sur le patrimoine culturel et spirituel arabo-musulman. »

Vous avez choisi d’insérer dans ce recueil un texte sur le monde carcéral, La Parole confisquée. Que représente-t-il ?

« Ce texte est la préface du livre éponyme où j’avais réuni un certain nombre de textes et d’œuvres plastiques de prisonniers politiques marocains. À ma sortie de prison, en 1980, c’était pour moi une façon de continuer à penser à mes camarades qui y étaient restés, de leur rendre hommage. En prison, nous avions créé une revue culturelle manuscrite : As-Saha (La Cour). Beaucoup de textes de La Parole confisquée ont été d’abord publiés dans cette revue. Lors de la sortie de cette anthologie, je n’en avais pas signé la préface. Je sortais tout juste de prison et c’était trop risqué. J’ai donc demandé aux éditeurs de le faire à ma place. Aujourd’hui, Petites Lumières me permet de rétablir la vérité. »

Vous dénoncez l’état de déshérence de la culture, « celle des Marocains en passe de devenir des frustrés de la culture ». À qui la faute ?

« Pourquoi la culture est-elle un champ en déshérence ? Je pointe d’abord la responsabilité du centre du pouvoir, à savoir la monarchie. À l’époque du roi Hassan II, le régime a cherché à soumettre la classe politique, à bâillonner les intellectuels. Ces derniers se sont donc opposés à lui, frontalement. C’est au cours de cette période que l’école publique va connaître un processus d’abandon et de dégradation voulu et organisé qui ira en s’approfondissant, au point qu’aujourd’hui l’école marocaine ne fait que produire de futurs chômeurs et éventuellement des extrémistes. J’ai abordé ce problème dans mon livre Un autre Maroc. Il y a aussi la responsabilité de la classe politique dont les différentes composantes n’ont jamais eu un véritable projet culturel. Il y a enfin la responsabilité des intellectuels et des créateurs eux-mêmes qui manquent depuis quelque temps de combativité. Ce n’était pas le cas dans les années 70, où leur combativité a été telle qu’elle a déchaîné la répression ! Cela a eu des effets pervers et a entraîné à la longue une sorte de lassitude, d’acceptation de la situation. Bien sûr, il y a eu des exceptions. Or, il ne peut y avoir de projet démocratique sans que la culture soit au centre de la politique. La culture elle-même englobe l’enseignement dont la fonction est de préparer les individus à devenir de véritables citoyens, des personnes capables de penser par elles-mêmes, ayant acquis un esprit critique. Faute de tels choix politiques, et si l’on ajoute à cela le fait qu’aujourd’hui encore de 30 à 40 % de la population reste analphabète au Maroc, comment voulez-vous que le peuple ressente un besoin vital de culture ? »

Vous rêviez d’une carrière de cinéaste. Finalement, votre déclic de l’écriture serait-il lié à la frustration ?


« On écrit avec ce qui nous manque. Or, ce qui nous manque dans nos vies est énorme : la justice, la dignité, les libertés individuelles, l’égalité entre les hommes et les femmes… Nous vivons dans un monde qui nous blesse, nous angoisse, nous menace au quotidien. Cette réalité offre un champ d’investigation immense pour la littérature qui remplit plus pleinement son rôle dans les phases de détresse où l’homme s’interroge, se remet en question, et parfois en cause. La poésie et la littérature accompagnent ces questionnements, pas nécessairement pour leur apporter des réponses, mais pour cristalliser celles-ci, les remettre sur l’ouvrage de la pensée et de l’action. On écrit rarement avec le bonheur. »

Dans quelle mesure la figure de votre mère a-t-elle marqué votre poésie ?

« Ma mère était une dame révoltée contre sa condition. Elle pestait en permanence contre les contraintes qui étaient imposées aux femmes, y compris le voile, déjà à cette époque-là. Alors qu’elle était analphabète, elle avait un usage de la langue d’une grande inventivité. Je parle de la darija, l’arabe populaire marocain, qui est en train de dépérir, hélas ! Au cours de mon enfance, j’étais au contact de ce trésor, fasciné par la façon dont ma mère parlait. Ce n’est que bien plus tard que je me suis rendu compte à quel point cette fascination a été déterminante dans le besoin d’écrire qui s’est emparé de moi et dans la pratique singulière de l’écriture qui va devenir la mienne. Je peux donc dire que l’usage que ma mère faisait de la langue a été déterminant dans l’éclosion de ma vocation d’écrivain. »

En avril 2016 a eu lieu la commémoration du cinquantenaire de la création de la revue Souffles à la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc. Elle a donné lieu, en janvier dernier, à la publication du livre Une saison ardente, Souffles 50 ans après. Est-ce là la revanche d’un travail intellectuel collectif longtemps censuré ?

« Il arrive ainsi que la marâtre Histoire rende la justice avec équité. Je ressens les choses ainsi. Alors laissons de côté la vengeance. L’expérience de la revue Souffles a représenté un moment déterminant dans la marche de la culture marocaine et maghrébine vers son universalité. C’est une expérience qu’un pouvoir archaïque a voulu étouffer, bâillonner. Pendant plus de vingt ans, une sorte d’amnésie a été organisée autour d’elle. Malgré tout, son message a continué à se transmettre, notamment au sein des nouvelles générations. Il y a une logique de l’Histoire qui n’est pas celle des tyrans. C’est une histoire parallèle qui connaît parfois des moments heureux. Ce que nous avons vécu durant ces trois jours du mois d’avril 2016 à Rabat est exceptionnel. Les survivants de l’aventure de Souffles ont été de nouveaux réunis. Les familles de nos compagnons de route qui nous ont quittés étaient là. Et pour que cet événement accède à la mémoire collective, il y a eu la publication, à Casablanca, d’Une saison ardente, Souffles 50 ans après, aux Éditions du Sirocco. Ce livre réunit les actes du colloque international qui s’est tenu à cette occasion sur l’expérience de la revue, un florilège des textes les plus significatifs de Souffles, ainsi que de multiples documents, dont ceux en images de l’exposition des peintres de Souffles présentant des œuvres d’époque, et qui a été un moment fort de l’événement. »

Aujourd’hui, êtes-vous heureux ?

« Je ne connais pas l’apaisement. S’endormir sur ses lauriers, c’est très dangereux pour un artiste, un créateur. Il faut qu’il soit capable de se remettre en question, régulièrement. Je suis comme sur une corde raide, en permanence. La vraie question pour moi, c’est d’être vivant. Je crois que la vie est là, en moi, très forte, et c’est ce qui compte. C’est beaucoup plus important que le bonheur ! »

Extrait : Hommage à Aimé Césaire
«Azizi,
Permets-moi de rappeler ici un autre aspect de ce que l’on te doit, en partant de mon expérience personnelle. Toi, l’Antillais, tu m’as fait réellement découvrir mon africanité. Un peu comme Léopold Sédar Senghor l’avait fait pour toi, de ton propre aveu. Et si du sang noir ne coule pas dans mes veines, la mémoire de l’esclavage fait partie de ma mémoire, le cri de l’homme noir fait partie des fibres qui ont tressé mon propre cri contre le déni de notre humanité pendant la nuit coloniale, l’oppression que nous continuons à subir depuis les indépendances trahies, l’obscurantisme qui cherche de nos jours à confisquer les quelques libertés arrachées de haute lutte au cours des dernières décennies.

Tu vois, Aimé, que la transmission s’est faite de toi à nous, et que rien de ce que tu as défriché, ensemencé, fait pousser au fin fond de l’âme ne s’est perdu. Tu as enrichi notre trésor d’humanité et nous as rendus plus dignes. Tu as extirpé de nos cœurs et nos corps martyrisés le venin de l’intolérance et de la haine. Et, comme le disait un de nos poètes maghrébins, tu as permis que nous devenions des « citoyens de beauté ». Gloire à toi !»

 

Noire, héroïne d’hier et d’aujourd’hui

Paru sur  Amina mag mai 2017

Á l’occasion du  festival  des littératures à Nantes, Tania de Montaigne, romancière et journaliste, réveille la figure d’une héroïne, Claudette Colvin. Son roman Noire, paru en 2015 aux éditions Grasset, nous embarque dans la lutte antiségrégationniste de l’histoire américaine.

« [… ]désormais vous êtes noir, un noir de l’Alabama dans les années 50 »,  Montgomery, une ville sudiste de l’état de l’Alabama. Le 2 mars 1955, une jeune étudiante noire assise dans un bus refuse de céder son siège à un passager blanc. Elle est la première femme, avant Rosa Parks, à s’indigner publiquement contre les lois ségrégationnistes. Claudette Colvin ou l’histoire d’une héroïne (quasi) anonyme dont le geste sera à l’origine du  boycott des bus de Montgomery  qui aura un retentissement international.

Qui est Claudette Colvin ?

«  Elle résonne dans notre histoire, elle est à la fois ceux qui sont mis à la marge, et ceux qui ne le sont pas. N’importe qui peut se reconnaître dans ce trajet-là, bien au-delà de ceux  qui penseraient que la couleur fait écran. Dès l’instant, où l’on accorde à l’autre quelque chose de soi-même, tout est un sujet. Sauf lorsqu’on a décidé que l’autre ce n’est pas moi, et qu’on pourra le  découper à la machette, l’envoyer dans  des fours crématoires, et qu’il n’y aura aucun problème puisque l’autre n’est pas moi. Dans mes recherches sur  Claudette Colvin, j’ai découvert  deux lignes sur elle… qui étaient fausses.  J’ai tenté de la rencontrer, mais elle s’est refusée à parler. Cette femme a été mal traitée par l’histoire. Elle n’avait pas  l’étoffe pour subir cette violence-là.  C’est incroyable qu’elle ait fait non seulement ce geste, mais qu’elle ait plaidé non coupable et attaqué la ville. Personne ne l’avait fait avant elle ! »

Mené par les femmes, leur combat a été volé par les hommes. Elles n’étaient pas en mesure de le porter ?

« Les combats ont été menés par les femmes car se sont elles qui prenaient le bus, c’était leur réalité quotidienne. Pourtant, si le boycott a fonctionné et que la ségrégation est tombée, c’est, pour une autre raison, grâce aux femmes blanches ! Avec le boycott,  elles sont ramenées  à leur condition de femmes, plus de bonnes pour faire leur ménage ! Elles vont mettre en place des stratégies : les chercher en voiture, leur donner de l’argent pour prendre le taxi… mais, pourvu qu’elles viennent !

Néanmoins, à cette époque, une femme est vue  comme une mère de famille et la religion est prégnante.   Quand on présente pour la première fois Rosa Parks  à la presse, elle demande au pasteur, Martin Luther King, ce qu’elle doit dire, il lui répond : « vous en avez assez dit », alors que jusque-là, elle n’ a  pipé  mot.

Leur combat a été volé  parce qu’elles ont aussi tendu les mains !  Quant à Jo Ann Gibson Robinson, qui était capable de lancer le boycott, d’imprimer seule 50 000 tracts en catimini, elle accepte de disparaître quand le mouvement s’est mis en marche.

Ce qui est intéressant, c’est de constater que toutes ces femmes ont écrit leur biographie après avoir fait leur vie. Elles ont eu le temps de réfléchir, de ne pas se tromper… contrairement à leurs homologues masculins qui ont publié leur récit illico.

C’est un autre combat de fond,  inconscient. Aujourd’hui, encore, les femmes  ont quelque chose avec l’idée du risque qui n’est pas intégrée, alors que les hommes sont pensés dans le risque. Une femme n’accepte de prendre la parole ou un poste que lorsqu’elle pense être compétente à 80% . Un homme à 35 %, il fonce ! Elles s’obligent à la perfection. Je suis étonnée de me reconnaître là-dedans. Pourtant, j’ai été élevée par des femmes qui se démerdaient dans la vie. Techniquement et physiquement, je devrais avoir l’exemple… ben non ! C’est purement de la culture mais c’est intégré comme de la nature ! »

Rosa Parks  une mystification ?

« Ce n’est pas une mystification mais une invention à plusieurs égards. Dans son autobiographie, on découvre une militante déchaînée et non pas une gentille dame qui faisait de la couture.  Dès le départ, elle souhaitait  une mobilisation pour Claudette Colvin qui aurait pu être cette héroïne, mais  l’arrêté  de 1954 rendant  la ségrégation à l’école illégale modifie la façon dont les militants de la NAACP (Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur ) vont lutter. Il faut être irréprochable, particulièrement les femmes.  Claudette Colvin est une jeune étudiante, on  ne sait pas ce qu’elle va devenir, elle est très pauvre, et trop noire, ce n’est pas bon pour l’image.  Il faut une personne qui  apaise les communautés, une projection enviable pour les noirs, donc pas trop foncée de peau,  les cheveux un peu raides.. et pour les blancs, si possible issue de la classe moyenne. En réalité, Rosa Parks est  pauvre, mais grâce à son métier, elle porte des toilettes chics. Son militantisme est effacé,  si elle ne s’est pas levée de son siège, c’est parce qu’elle avait mal au pied…  Ainsi, les femmes sont remises à leur place ! Cette action ne partait pas de la tête mais du pied ! Rosa Parks est une victime,  et une victime a tous les droits. Une victime  un peu christique, un peu Vierge Marie qui symboliquement aurait enfanté Martin Luther King, son fils spirituel.»

Présenter Noire à Nantes, ancien port négrier de France, est-ce un pied de nez à l’histoire ?

« Je porte le nom de ma mère qui est antillaise. Il est lié à la traite négrière, donc le nom d’un maître.  Moi, je n’étais pas dans les champs de coton, alors, quand des gens  me parlent comme des blancs honteux, de m’avoir « esclavagisé » alors que ce n’était ni eux, ni moi… Et d’un autre côté, certains ne veulent s’envisager que dans ce passé : une optique postcoloniale un peu trafiquée, qui enferme. Ce qui est intéressant dans une identité, c’est qu’elle doit montrer que nous sommes mobiles….  Bien-sûr, ça frotte  en France comme en Afrique, où il y a eu des rois qui ont commercé avec leurs sujets… L’histoire est une matière dans laquelle nous sommes. Á un moment, il a été possible d’avoir une pensée et un commerce avec ce principe-là,  celui de décider à partir de quelle goutte de sang, un humain ne l’est plus. Quand j’ai écrit Noire, je voulais montrer que la mécanique est toujours sous-tendue par l’économie, une main-d’œuvre gratuite et renouvelable qu’on peut faire reproduire… Aujourd’hui, ce qui est importe,  c’est que ça frotte dans le bon sens : voilà ce que l’humanité est capable de produire… de pire, et en même temps  l’humanité est capable de penser le pire pour essayer de faire quelque chose. Le problème, c’est quand ça reste figé.»

Tania de Montaigne
Vous écrivez « Blanche à tout prix, c’est notre lot…  » autre chose est à inventer ?

« Dans l’histoire de la lutte,  il faut être claire de peau, mais pas trop ! C’est parce qu’il y a une relation entre deux personnes que les choses existent et que se travaille la  projection de soi, non plus en fonction de sa famille où de son univers, mais  vers un objectif qui serait celui d’une réussite ultime…  Il faut sortir de la victimisation et les femmes doivent agir.

Il y a deux ans, j’ai accompagné, à Brazzaville mon père qui est congolais. Comme une bonne française qui se fait des projections sur l’Afrique, je me suis dit cool, je vais rapporter des supers produits comme du beurre de karité… En fait, je n’en ai pas trouvé, car les femmes n’ont pas leurs cheveux naturels, elles ont toutes des perruques ou des tissages, ce qui est dingue car il fait plus de 40°c et que le climat est hyper humide. De leur côté, elles me regardaient comme si j’avais un slip sur la tête ! Elles, très maquillées, les sourcils  complètement épilés… moi, avec mes cheveux naturels, j’étais  la négation de la beauté. Mon oncle m’a dit  : « on va t’emmener te faire coiffer, quand même ! » Pour moi, c’était inattendu ! Mon idéal de vie, ce n’est pas que tout le monde soit coiffé et maquillé comme moi,  c’est qu’il puisse y avoir ce que j’ai vu à Brazzaville et moi. Et, que moi, ce ne soit pas la honte !

Cette  chose qui doit être réinventée,  doit aller au-delà d’une norme fantasmée. Je ne crois pas d’ailleurs qu’une femme blanche en  soit affranchie quand elle s’échine à vouloir ressembler à une ado alors qu’elle a le double de son âge,  et qu’elle veut s’habiller dans du 34 !  Les hommes n’ont pas une injonction aussi forte, d’ailleurs,  les femmes disent d’eux qu’ils vieillissent mieux que les femmes ! Ah bon ? »

Faut-il envisager de nouvelles luttes avec l’élection du nouveau président des Etats-Unis ?

« Lorsque le livre est sorti, les statistiques recensaient un meurtre de personnes noires  tous les deux jours.  L’histoire de la lutte antiségrégationniste est extrêmement récente et que paradoxalement, les américains aient élu un président noir, c’est complètement délirant ! On vient quand même d’une démocratie où on pouvait décider qu’une personne noire ne pouvait pas faire d’études, que des gens ne pouvaient pas se marier parce qu’ils n’avaient pas la même couleur, qu’on pouvait tuer des gens sans qu’il y ait de plainte de déposée…

Aujourd’hui, on peut supposer que l’effet Trump, de la même façon que,  si, en France,  Le Pen est élue, permettra à certains de se sentir très à l’aise à commettre certains  actes qu’ils ne feraient pas, par ailleurs ! Que ce soit l’extrême-droite ou  les communautaristes de tous bords, de  couleurs ou de religions,  leur propos est de morceler l’humain grâce au pouvoir de la peur…  Il y a cette pensée qu’être civilisé, c’est être libre sans entrave, c’est strictement l’inverse !  La civilisation commence quand on s’empêche certains actes et non pas quand on s’en autorise. C’est le principe du contrat social.»

Le Messie du Darfour, un trésor pour le futur

Paru sur le magazine Amina – mai 2017-

« J’écris pour expulser ma peur de la guerre», pour son premier roman publié en français, Le Messie du Darfour, paru en 2016 aux éditions Zulma, l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin nous convie à une formidable épopée empreinte de magie, d’humour et de poésie dans un pays dévasté par la guerre.

Ses romans circulent clandestinement au Soudan, où son oeuvre est très appréciée des lecteurs. Abdelaziz Baraka Sakin est un symbole de résistance pacifiste, un écrivain dont le calame décrit le quotidien des soudanais et de ses espoirs.

« Celui qu’on appelait le soi-disant prophète aurait ressuscité quarante personnes le vendredi précédent, il aurait donné vie à un joli corbeau, tout ce qu’il y a de plus vrai, à partir d’une simple plume à laquelle il aurait dit : «Vole » – et elle se serait envolée »

Le regard d’une douceur contagieuse, vêtu dans une traditionnelle chemise africaine, l’auteur raconte à travers cette métaphore extraite du roman Le Messie du Darfour, l’espérance miraculeuse des peuples violentés par une situation politique instable sous-tendue par les conflits tribaux ou religieux.

Né en 1963 à Kassala au Soudan, il doit s’exiler avec sa femme et ses deux enfants, en 2012, en Autriche. Ses ennuis débutent, en 2005, avec la publication de ses livres. Le ministère de la culture confisque, alors, ses écrits, tel que son roman Al-Jango (les clous de la terre) qui a reçu le prestigieux prix Tayeb Salih, à Khartoum, de même lors d’un festival de littérature en 2012, où l’ensemble de ses livres est aussitôt saisi et détruit. Il est Interpelé à trois reprises et mis sous surveillance militaire durant plusieurs mois, « j’ai été sommé de rédiger sous la menace une attestation dans laquelle je renonçais à écrire des romans. Pourtant, ce sont des histoires de fiction ! »

Ses histoires dérangent et Le Messie du Darfour avec ses traits de lucidité mordante, d’absurdité face à une situation inextricable n’échappe pas à la censure : « je voulais dénoncer la violence, les tortures de la guerre du Darfour. Il y a eu des milliers de Soudanais qui ont été exécutés, autant jetés sur les routes, d’autres ont pris le maquis… personne ne parlait d’eux. Ce livre est la mémoire de l’agonie d’un peuple.»

Issu d’une famille modeste, il a cette conscience de la responsabilité de l’écrivain dans la société : « ce n’était facile ni pour ma famille ni pour moi de faire des études et de devenir un écrivain. Aujourd’hui, j’ai cette responsabilité, celle de parler des plus démunis, de décrire leurs souffrances, leur joie, et leurs travers. J’ai ce devoir et cette gratitude vis-à-vis d’eux.»

Son récit est riche de ses souvenirs d’enfant : « dans les années 1970, à chaque fois que l’on entendait la musique militaire à la radio, nous savions qu’il y avait un nouveau coup d’Etat. Nous avons vécu la guerre de l’armée gouvernementale contre le mouvement populaire des rebelles au sud du Soudan. Je me rappelle aussi, qu’un ami a été attrapé par les militaires. Il a dû combattre les rebelles du Sud. Il est mort là-bas…». Plus tard, jeune lycéen, il participera avec ses camarades aux manifestations contre le régime du général Gaafar Mohammed Nimeiry : « nous ne comprenions pas les tenants politiques, mais nous assistions désespérément à la pauvreté croissante de la population. Cela nous révoltait. »

Des amazones africaines puissantes et guerrières

La révolte se mêle au désir de vengeance et emporte les personnages dans des aventures captivantes. Abderahman est belle et intrépide « c’était la seule à Nyala et sans doute dans tout le Soudan à s’appeler avec un prénom d’homme et sa cicatrice à la joue, terrible signe de beauté», écrit l’auteur. Un prénom masculin comme un talisman protecteur contre les viols et les séquelles psychologique qu’elle a subis par les janjawid, mercenaires cruels à la solde du gouvernement qui écument le Darfour. Elle rencontre Shikiri, enrôlé de force dans l’armée avec son ami Ibrahim et Sans plus attendre, « elle lui expliqua alors qu’elle avait attendu d’avoir un homme, un soldat courageux, qui la vengerait en tuant au moins dix janjawid, tandis qu’elle mangerait le foie cru de chacun d’entre eux », lit-on dans le récit. « Elle puise sa force dans sa féminité et dans sa masculinité, ce qui la rend singulière et plus puissante que les guerriers rebelles.» confirme l’auteur.

L’écrivain fait la part belle aux femmes, à la fois résistantes, amazones africaines, émouvantes, sensuelles : « les femmes au Darfour travaillent et sont libres. Leur parole est entendue. Une femme au Soudan, avec une simple chanson peut déclarer une révolution, ou peut, mettre fin à une guerre. Sa parole est tellement puissante qu’elle impacte de manière favorable ou pas la réputation d’un homme. D’ailleurs, beaucoup désignent les enfants par leur filiation maternelle, en disant, « Ould flena » le fils d’une telle.»

Le Messie du Darfour est un roman ponctué de contes où magie et sorcellerie jalonnent en filigrane le récit : « La population est sensible aux djinns, elle a la conviction qu’un homme peut se métamorphoser en un animal prédateur. L’imaginaire populaire est une forme d’échappatoire aux tourments de la pauvreté, des guerres… C’est un plaisir pour moi de conter à la façon de mes aïeuls, ces histoires de loup garou, d’homme-lion, et de femme à tête de serpent…. c’est aussi mettre un peu d’humour dans des situations dramatiques ».

Emporté dans le roman, le lecteur se trouve perdu dans une spirale où l’unité de temps ressemble à un sablier tourmenté : « ce qui importe pour moi dans l’écriture d’un roman, ce n’est pas l’histoire en elle-même, mais l’art de l’écrire et la façon de la réciter. La structure de l’histoire est plus importante que le noyau. C’est ce qui donne au roman cet anachronisme qui participe, en effet à un réexamen du temps et donne une dimension singulière aux personnages.»

Arrivé à ce terme de l’histoire, vous vous poserez la question inéluctable, mais qui est ce Messie du Darfour qui comme celui des Evangiles peut se targuer d’avoir des parents prénommés Marie et Joseph ? « Au Soudan, Jésus fait partie de notre tradition, il est le sauveur. Dans un monde d’injustices, chaque guerre appelle son Messie, il y a des faux Messie, des faux prophètes mais, celui-ci porte le nom de Jésus et il semble être l’incarnation de Jésus de Nazareth… » précise l’auteur, et d’ajouter « ce qui se passe au Darfour est apocalyptique, ce n’est pas n’importe quel sauveur qui pourra apporter l’espoir d’une vie meilleure, il faut que ce soit le vrai Messie. Certains profitent de la foi du peuple pour s’ériger comme le vrai Messie. Actuellement, il y a un va-t-en-guerre belliqueux qui se fait appeler le Messie du Darfour, et qui est à l’opposé du Jésus du Darfour du roman.»
Á demi-mot l’auteur dénonce les exactions du président actuel du Soudan,
Omar el-Béchir qui l’accuse : « d’une responsabilité criminelle ».

Pour l’auteur, la notion de responsabilité est importante dans le roman comme dans la vie. « Á chacun sa croix » entre deux coups de rabot, les charpentiers s’apprêtent à ériger les croix sur lesquelles seront crucifiés le Messie et ses disciples, et repoussent l’idée de leur responsabilité comme le font les soldats de l’armée, ou encore leur chef militaire… La question de l’éthique de la responsabilité est majeure : « Dans la guerre du Darfour, l’armée soudanaise et les mercenaires tuent et veulent faire croire que la responsabilité de ces actes incombe aux américains, à Israël… Ils accrochent leurs crimes odieux sur les patères d’autres pays, en disant que ce sont eux qui tirent les ficelles, qu’ils provoquent les conflits par le biais de leurs espions… Tout cela pour s’extraire de leur responsabilité, mais ce sont eux les criminels !»

Les ravages psychologiques sont très présents comme celle, décrite dans le récit, de l’extermination en masse des fous, jugés trop dangereux pour le gouvernement. Des stratégies arachnides afin de semer la discorde entre les tribus : « le représentant du gouvernement leur donna des armes et leur demanda de se défendre contre les exactions des tribus noires. Les bédouins lui demandèrent : – Mais qui sont ces noirs ? Il leur expliqua qui étaient les noirs, ce qui les rendit confus car tous les adjectifs utilisés correspondaient à chacun d’entre-eux…» écrit l’auteur qui dénonce, également, une autre stratégie de guerre, celle de la faim : «elle a un impact aussi sur l’économie du pays, axée sur l’achat des armes au détriment de la population.» Une paupérisation croissante de la population qui n’a plus les moyens de subsister ou de se soigner, selon l’écrivain, à laquelle viennent se greffer des conflits religieux : « la religion est majoritairement musulmane au nord du Soudan tandis qu’au sud vivent des communautés chrétiennes. Le gouvernement a trouvé-là, un prétexte pour accuser les sudistes de mettre en péril la sécurité nationale. C’est leur djihad. Mais aujourd’hui, la guerre s’est étendue au sein même des communautés musulmanes.»

Pourtant, il ait une figure christique, universelle, qui par la grâce de la parole et du geste va rassembler dans une procession miraculeuse les peuples. Il annonce que tout ce qui aura été détruit, fauché, massacré, ressuscitera… un trésor pour le futur, un rêve pour certains, un balbutiement d’espoir pour d’autres. Quant à l’auteur, il répond mi-figue mi-raisin : « ce rêve va se réaliser… un jour ! Le seul qui soit capable de répondre à cette question, c’est Jésus, Le Messie du Darfour…»

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