OMAR MEFTAH « Omar est là pour cracher sur tout le monde »

Paru sur le magazine Le Courrier de l’Atlas (sept 2016)

Un homme, un fauteuil, des états d’âme, nous voici dans l’antichambre d’Omar, personnage tout en contradictions, empêtré dans un amas de poncifs. Dans son one-man-show « Sans rancune », Omar Meftah, le regard ténébreux, les mains remuantes, l’humour incisif, s’amuse de sa double culture franco-algérienne et aborde les sujets crispants de l’éducation, la religion ou le terrorisme… 

Quels messages votre personnage d’Omar veut-il transmettre ?

« C’est un mec qui a tous les travers de la planète, il est raciste alors qu’il combat le racisme, il a des problèmes d’affection et pourtant veut transmettre l’amour, il tape souvent à côté de la plaque volontairement. C’est un clown. Un clown oriental moderne qui se peaufine au fil des représentations. Physiquement, il ne paraît pas sérieux et pourtant il aborde des sujets graves. Cet enfoiré, car c’est un enfoiré, est là pour cracher sur tout le monde à travers l’actualité. Il tente de bouger les lignes à sa manière avec la bêtise de ce qui se dit dans la rue : le terrorisme,  la religion, le patriotisme… Chacun aura l’intelligence de les comprendre. Je n’ai pas choisi les thèmes les plus sympathiques, j’ai même dû changer le nom de ce spectacle, initialement intitulé  » Inch’Allah, même si le chat n’est pas là » à cause  des attentats et des retombées négatives. Tout ça m’échappe tellement, je me suis posé tellement de questions. ».

Vous rejetez le communautarisme qui est selon vous source de clivages…

« Je ne me sens ni français, ni algérien. Je ne comprends pas cette notion d’appartenance. Le spectacle se veut une quête émotionnelle, elle flirte à celle de l’identité parce qu’un moment où un autre les gens te ramènent là-dedans avec son lot de clichés. Loin de moi de prôner l’arabisation. Je ne suis pas le franco algérien qui milite pour une communauté enfermée dans un truc qui n’existe pas. Une partie de ma famille est juive, l’autre musulmane, marocaine et algérienne. Pour beaucoup, nous sommes les enfants d’une main-d’œuvre immigrée, celle-ci a transmis sa religion comme elle a pu, mal. Je ne me sens absolument pas religieux. Imaginer qu’un Être supérieur vienne nous gratifier ou nous punir, c’est là, le reflet de l’être humain qui a besoin de la carotte pour avancer. Dans ce spectacle, il y a d’autres sujets d’interrogations comme celui du fils de paysan qui galère le mercredi après-midi au fond de sa campagne. ».

Comment est née votre vocation d’humoriste ?

« J’ai fait des études littéraires,  je voulais être enseignant, ou financier, un métier très classe… À 19 ans, j’étais complètement inconscient et l’apparition de mon bulletin scolaire a été un élément déclencheur, je faisais rire mes professeurs. La scène, une fois que tu l’as touchée, c’est foutu, tu ne peux plus rien faire d’autre. L’idée serait de créer un genre de Coluche, un personnage susceptible de faire bouger les idées.  Je ne veux pas être pas cet « Arabe » qui  nuance ses propos pour  éviter de traiter  certains thèmes. Fellag est une référence, mais tout le monde ne peut pas comprendre Fellag. Il  a une certaine poésie, une excellente maîtrise de la langue française. On s’est croisé une fois, j’étais si impressionné que je ne lui ai parlé que trois minutes. ».

Omar Meftah088

Une leçon d’amour

Le nationalisme s’intensifie dans une grande partie de l’Europe. En France, Marine Le Pen, la candidate du  Front national,  était en lice au second tour des élections présidentielles.    A l’issue des élections présidentielles françaises, le score du parti d’extrême droite n’a jamais été aussi élevé  dans ce pays en proie à une crise économique et … identitaire.

Dame République.jpgC’est l’histoire de Paul, un bon petit gars de la Côte d’Or. Paul a un rêve celui de monter son resto. Il a vu dans des émissions de télé réalité que le rêve américain est possible. Il s’abreuve de ce rêve. Entre deux coups de Pinot noir, Paul se lance et monte sa cantine, toute proprette avec des ustensiles en cuivre flambant neuf qui feraient pâlir Rémy, le rat cuistot de Ratatouille 

Il est tout fier de sa buvette aux grandes baies vitrées qui donnent sur la route express traversant son quartier résidentiel et de l’autre la ZUP. Au pays des gastéropodes, l’enseigne bleue néon clignote  dans la nuit froide :   Au Trou des Ducs  on y cuisine des escargots de Bourgogne, des pieds de porc grillés, de la tête de veau, du boudin blanc aux morilles…

Paul est marié à la douce Isabelle, blonde jonquille de printemps, dont il a deux filles pareilles à leur mère,  porcelaines au regard bleu délavé.

Paul est plein d’inquiétudes. Au fond de sa gargote, il tambouille dans ses chaudrons, le succès tarde à prendre.  A force d’huile de coude, il a les biscotos  qui émoustillent les femelles en mal d’amour. Et puis ce regard de braise, comment ne pas céder…  Paul joue de son physique athlétique, qu’il entretient avec assiduité.

Paul a un ami d’enfance. Manuel vient les grands soirs  lui donner un coup de main. Il a grandi dans le quartier populaire  de la Toison d’Or. Ses grands-parents sont arrivés en France, il y a longtemps :
– « à cause d’un mec qui foutait son bazar en Espagne, un certain Franco, paraît que c’était un tyran fasciste»,
– « fasciste ça veut dire quoi ? »
Il ne sait pas, mais bon, tout cela, c’est du passé, cela ne le concerne pas. Manuel a une bonne idée :
– « Pourquoi ne pas glisser des plats du Monde, paraît que c’est à la mode !? »

Depuis quelques semaines, les pieds de porc grillés côtoient les pizzas, la tête de veau les tacos, et le boudin blanc les nems au curry… Ce vendredi, le Couscous maison est au menu du jour.

Et ça marche ! La gargote remporte un joli succès, un  mélange de clientèle en tout genre venu des quartiers résidentiels et de la ZUP. On sympathise, s’accoquine, on trinque, on rit.

Puis vient la grande campagne électorale. Paul a ses idées. Lui, le discret, le timide, il les affiche sans complexe voire avec ostentation. Pas sur son menu du jour, non, sur la vitrine des réseaux sociaux : « Cette femme va sauver la France ! ».

Capture

Paul a vu à la télévision que  Marine Le Pen sauvera les petits commerçants, les agriculteurs, les chômeurs français, et tous les pauvres « qui n’ont plus de pain à cause de ces foutus immigrés qui squattent le pays, de ces réfugiés sauvages et violeurs…. » Il a même appris que certains pays vont construire des remparts pour protéger leurs frontières, il rêve maintenant d’une muraille de Chine qui surgirait des entrailles  de la Méditerranée vers l’océan et pourquoi pas aussi du côté du front Est « où ces Polacks, Yougos, Roms arrivent en masse sous prétexte d’être des ressortissants de l’Espace Schengen.»

« Ah, que ce serait chouette le Frexit ! Rester entre-soi, loin des menaces terroristes et de tous ces islamistes !»

Mais voilà, les  friands de Tacos, de pizzas, de Nems, et de couscous l’ont à travers la gorge : « Quoi ? Le beau gosse est un facho ?» C’est la trahison, la déception !

Isabelle l’avait pourtant prévenu : « Efface donc ton post, tu vas nous attirer des ennuis ! »  Le pacte de l’amitié est brisé.

Bien que  penaud,  Paul n’en démord pas,  il tweete au nom  de la liberté d’expression, c’est son droit !

Au pays des Ducs de Bourgogne, on salue le 1er mai, fête de Jeanne d’Arc, figure de proue du nationalisme pour certains. Mais au pays bourguignon, on a aussi la mémoire courte ou sélective, n’est-ce pas là que la belle pucelle a été capturée ? On crame comme on hisse les figures légendaires, c’est au goût et au menu du jour.

Ce soir, c’est samedi, Au Trou des Ducs est fermé. Paul reçoit ses parents, il est heureux de leur visite inopinée. Isabelle a préparé une brandade de morue. La sonnette tinte à la porte d’entrée, Lucia et Fernando ont fait un long voyage depuis le Portugal :

– « Paolito, Meu pequeno menino de amor, como você sentiu falta de nós ! »*

* Paolito, mon petit garçon d’amour, comme tu nous as manqués-

Abdellatif Laâbi « On écrit rarement avec le bonheur »

Paru sur le magazine Jeune Afrique 7 au 13 mai 2017

Ni l’âge ni l’emprisonnement n’ont altéré sa combativité contre l’arbitraire. À 75 ans, l’écrivain Abdellatif Laâbi continue d’éclairer le monde par ses écrits. Le recueil Petites Lumières, paru aux éditions de la Différence en février 2017, s’attache aux enjeux de la culture, au devoir de mémoire et aux combats contre l’écrasement de l’humain.

Dans Petites Lumières, vous rendez hommage à certaines figures littéraires ou politiques, pourquoi celles-ci ?

« J’ai réuni dans ce livre des écrits sur la littérature, la culture, sélectionnés parmi des centaines d’autres, ainsi que des conférences, des prises de position ou des coups de gueule, des hommages que j’ai rendus à de grands frères en littérature, en poésie et en humanité. Des figures emblématiques, tutélaires, qui ont compté dans ma vie. Nelson Mandela à titre d’exemple. N’ai-je pas vécu un petit peu de ce qu’il a vécu ? Il est aussi un grand symbole dans la conception et la pratique de la politique à l’échelle universelle car il est l’un des rares chefs d’État qui, à un certain moment, s’est dit : “Je laisse ma place à la relève.” Il est parti de lui-même. Après trente ans en prison, ce n’est pas le pouvoir qui l’a motivé, mais la libération de son peuple, la réconciliation des différentes composantes de ce peuple. Aimé Césaire, quant à lui, représente le grand frère en poésie pour les gens de ma génération, celui qui a ouvert la voie pour la décolonisation des esprits C’est la tâche à laquelle nous nous sommes d’ailleurs attelés au sein de la revue Souffles dès 1966, jusqu’à son interdiction en 1972. Mohammed Dib, cet immense écrivain, malheureusement pas assez reconnu y compris en Algérie. Un jour, j’en suis convaincu, on lui reconnaîtra sa vraie place dans la littérature universelle. Tahar Djaout, mon ami, assassiné à Alger en 1993 par des fanatiques islamistes lors de ce que l’on appelé la guerre civile. Il était un merveilleux écrivain, poète, journaliste. Je n’oublie donc pas mes morts. Il y a enfin Gabriel Bounoure, mon professeur de littérature française à la faculté des lettres de Rabat. Sa lecture de mes premiers textes poétiques avec l’œil de l’immense critique littéraire qu’il était m’avait beaucoup encouragé. En outre, c’est lui qui, dans le sillage de Louis Massignon, m’avait ouvert les yeux sur le patrimoine culturel et spirituel arabo-musulman. »

Vous avez choisi d’insérer dans ce recueil un texte sur le monde carcéral, La Parole confisquée. Que représente-t-il ?

« Ce texte est la préface du livre éponyme où j’avais réuni un certain nombre de textes et d’œuvres plastiques de prisonniers politiques marocains. À ma sortie de prison, en 1980, c’était pour moi une façon de continuer à penser à mes camarades qui y étaient restés, de leur rendre hommage. En prison, nous avions créé une revue culturelle manuscrite : As-Saha (La Cour). Beaucoup de textes de La Parole confisquée ont été d’abord publiés dans cette revue. Lors de la sortie de cette anthologie, je n’en avais pas signé la préface. Je sortais tout juste de prison et c’était trop risqué. J’ai donc demandé aux éditeurs de le faire à ma place. Aujourd’hui, Petites Lumières me permet de rétablir la vérité. »

Vous dénoncez l’état de déshérence de la culture, « celle des Marocains en passe de devenir des frustrés de la culture ». À qui la faute ?

« Pourquoi la culture est-elle un champ en déshérence ? Je pointe d’abord la responsabilité du centre du pouvoir, à savoir la monarchie. À l’époque du roi Hassan II, le régime a cherché à soumettre la classe politique, à bâillonner les intellectuels. Ces derniers se sont donc opposés à lui, frontalement. C’est au cours de cette période que l’école publique va connaître un processus d’abandon et de dégradation voulu et organisé qui ira en s’approfondissant, au point qu’aujourd’hui l’école marocaine ne fait que produire de futurs chômeurs et éventuellement des extrémistes. J’ai abordé ce problème dans mon livre Un autre Maroc. Il y a aussi la responsabilité de la classe politique dont les différentes composantes n’ont jamais eu un véritable projet culturel. Il y a enfin la responsabilité des intellectuels et des créateurs eux-mêmes qui manquent depuis quelque temps de combativité. Ce n’était pas le cas dans les années 70, où leur combativité a été telle qu’elle a déchaîné la répression ! Cela a eu des effets pervers et a entraîné à la longue une sorte de lassitude, d’acceptation de la situation. Bien sûr, il y a eu des exceptions. Or, il ne peut y avoir de projet démocratique sans que la culture soit au centre de la politique. La culture elle-même englobe l’enseignement dont la fonction est de préparer les individus à devenir de véritables citoyens, des personnes capables de penser par elles-mêmes, ayant acquis un esprit critique. Faute de tels choix politiques, et si l’on ajoute à cela le fait qu’aujourd’hui encore de 30 à 40 % de la population reste analphabète au Maroc, comment voulez-vous que le peuple ressente un besoin vital de culture ? »

Vous rêviez d’une carrière de cinéaste. Finalement, votre déclic de l’écriture serait-il lié à la frustration ?


« On écrit avec ce qui nous manque. Or, ce qui nous manque dans nos vies est énorme : la justice, la dignité, les libertés individuelles, l’égalité entre les hommes et les femmes… Nous vivons dans un monde qui nous blesse, nous angoisse, nous menace au quotidien. Cette réalité offre un champ d’investigation immense pour la littérature qui remplit plus pleinement son rôle dans les phases de détresse où l’homme s’interroge, se remet en question, et parfois en cause. La poésie et la littérature accompagnent ces questionnements, pas nécessairement pour leur apporter des réponses, mais pour cristalliser celles-ci, les remettre sur l’ouvrage de la pensée et de l’action. On écrit rarement avec le bonheur. »

Dans quelle mesure la figure de votre mère a-t-elle marqué votre poésie ?

« Ma mère était une dame révoltée contre sa condition. Elle pestait en permanence contre les contraintes qui étaient imposées aux femmes, y compris le voile, déjà à cette époque-là. Alors qu’elle était analphabète, elle avait un usage de la langue d’une grande inventivité. Je parle de la darija, l’arabe populaire marocain, qui est en train de dépérir, hélas ! Au cours de mon enfance, j’étais au contact de ce trésor, fasciné par la façon dont ma mère parlait. Ce n’est que bien plus tard que je me suis rendu compte à quel point cette fascination a été déterminante dans le besoin d’écrire qui s’est emparé de moi et dans la pratique singulière de l’écriture qui va devenir la mienne. Je peux donc dire que l’usage que ma mère faisait de la langue a été déterminant dans l’éclosion de ma vocation d’écrivain. »

En avril 2016 a eu lieu la commémoration du cinquantenaire de la création de la revue Souffles à la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc. Elle a donné lieu, en janvier dernier, à la publication du livre Une saison ardente, Souffles 50 ans après. Est-ce là la revanche d’un travail intellectuel collectif longtemps censuré ?

« Il arrive ainsi que la marâtre Histoire rende la justice avec équité. Je ressens les choses ainsi. Alors laissons de côté la vengeance. L’expérience de la revue Souffles a représenté un moment déterminant dans la marche de la culture marocaine et maghrébine vers son universalité. C’est une expérience qu’un pouvoir archaïque a voulu étouffer, bâillonner. Pendant plus de vingt ans, une sorte d’amnésie a été organisée autour d’elle. Malgré tout, son message a continué à se transmettre, notamment au sein des nouvelles générations. Il y a une logique de l’Histoire qui n’est pas celle des tyrans. C’est une histoire parallèle qui connaît parfois des moments heureux. Ce que nous avons vécu durant ces trois jours du mois d’avril 2016 à Rabat est exceptionnel. Les survivants de l’aventure de Souffles ont été de nouveaux réunis. Les familles de nos compagnons de route qui nous ont quittés étaient là. Et pour que cet événement accède à la mémoire collective, il y a eu la publication, à Casablanca, d’Une saison ardente, Souffles 50 ans après, aux Éditions du Sirocco. Ce livre réunit les actes du colloque international qui s’est tenu à cette occasion sur l’expérience de la revue, un florilège des textes les plus significatifs de Souffles, ainsi que de multiples documents, dont ceux en images de l’exposition des peintres de Souffles présentant des œuvres d’époque, et qui a été un moment fort de l’événement. »

Aujourd’hui, êtes-vous heureux ?

« Je ne connais pas l’apaisement. S’endormir sur ses lauriers, c’est très dangereux pour un artiste, un créateur. Il faut qu’il soit capable de se remettre en question, régulièrement. Je suis comme sur une corde raide, en permanence. La vraie question pour moi, c’est d’être vivant. Je crois que la vie est là, en moi, très forte, et c’est ce qui compte. C’est beaucoup plus important que le bonheur ! »

Extrait : Hommage à Aimé Césaire
«Azizi,
Permets-moi de rappeler ici un autre aspect de ce que l’on te doit, en partant de mon expérience personnelle. Toi, l’Antillais, tu m’as fait réellement découvrir mon africanité. Un peu comme Léopold Sédar Senghor l’avait fait pour toi, de ton propre aveu. Et si du sang noir ne coule pas dans mes veines, la mémoire de l’esclavage fait partie de ma mémoire, le cri de l’homme noir fait partie des fibres qui ont tressé mon propre cri contre le déni de notre humanité pendant la nuit coloniale, l’oppression que nous continuons à subir depuis les indépendances trahies, l’obscurantisme qui cherche de nos jours à confisquer les quelques libertés arrachées de haute lutte au cours des dernières décennies.

Tu vois, Aimé, que la transmission s’est faite de toi à nous, et que rien de ce que tu as défriché, ensemencé, fait pousser au fin fond de l’âme ne s’est perdu. Tu as enrichi notre trésor d’humanité et nous as rendus plus dignes. Tu as extirpé de nos cœurs et nos corps martyrisés le venin de l’intolérance et de la haine. Et, comme le disait un de nos poètes maghrébins, tu as permis que nous devenions des « citoyens de beauté ». Gloire à toi !»

 

Noire, héroïne d’hier et d’aujourd’hui

Paru sur  Amina mag mai 2017

Á l’occasion du  festival  des littératures à Nantes, Tania de Montaigne, romancière et journaliste, réveille la figure d’une héroïne, Claudette Colvin. Son roman Noire, paru en 2015 aux éditions Grasset, nous embarque dans la lutte antiségrégationniste de l’histoire américaine.

« [… ]désormais vous êtes noir, un noir de l’Alabama dans les années 50 »,  Montgomery, une ville sudiste de l’état de l’Alabama. Le 2 mars 1955, une jeune étudiante noire assise dans un bus refuse de céder son siège à un passager blanc. Elle est la première femme, avant Rosa Parks, à s’indigner publiquement contre les lois ségrégationnistes. Claudette Colvin ou l’histoire d’une héroïne (quasi) anonyme dont le geste sera à l’origine du  boycott des bus de Montgomery  qui aura un retentissement international.

Qui est Claudette Colvin ?

«  Elle résonne dans notre histoire, elle est à la fois ceux qui sont mis à la marge, et ceux qui ne le sont pas. N’importe qui peut se reconnaître dans ce trajet-là, bien au-delà de ceux  qui penseraient que la couleur fait écran. Dès l’instant, où l’on accorde à l’autre quelque chose de soi-même, tout est un sujet. Sauf lorsqu’on a décidé que l’autre ce n’est pas moi, et qu’on pourra le  découper à la machette, l’envoyer dans  des fours crématoires, et qu’il n’y aura aucun problème puisque l’autre n’est pas moi. Dans mes recherches sur  Claudette Colvin, j’ai découvert  deux lignes sur elle… qui étaient fausses.  J’ai tenté de la rencontrer, mais elle s’est refusée à parler. Cette femme a été mal traitée par l’histoire. Elle n’avait pas  l’étoffe pour subir cette violence-là.  C’est incroyable qu’elle ait fait non seulement ce geste, mais qu’elle ait plaidé non coupable et attaqué la ville. Personne ne l’avait fait avant elle ! »

Mené par les femmes, leur combat a été volé par les hommes. Elles n’étaient pas en mesure de le porter ?

« Les combats ont été menés par les femmes car se sont elles qui prenaient le bus, c’était leur réalité quotidienne. Pourtant, si le boycott a fonctionné et que la ségrégation est tombée, c’est, pour une autre raison, grâce aux femmes blanches ! Avec le boycott,  elles sont ramenées  à leur condition de femmes, plus de bonnes pour faire leur ménage ! Elles vont mettre en place des stratégies : les chercher en voiture, leur donner de l’argent pour prendre le taxi… mais, pourvu qu’elles viennent !

Néanmoins, à cette époque, une femme est vue  comme une mère de famille et la religion est prégnante.   Quand on présente pour la première fois Rosa Parks  à la presse, elle demande au pasteur, Martin Luther King, ce qu’elle doit dire, il lui répond : « vous en avez assez dit », alors que jusque-là, elle n’ a  pipé  mot.

Leur combat a été volé  parce qu’elles ont aussi tendu les mains !  Quant à Jo Ann Gibson Robinson, qui était capable de lancer le boycott, d’imprimer seule 50 000 tracts en catimini, elle accepte de disparaître quand le mouvement s’est mis en marche.

Ce qui est intéressant, c’est de constater que toutes ces femmes ont écrit leur biographie après avoir fait leur vie. Elles ont eu le temps de réfléchir, de ne pas se tromper… contrairement à leurs homologues masculins qui ont publié leur récit illico.

C’est un autre combat de fond,  inconscient. Aujourd’hui, encore, les femmes  ont quelque chose avec l’idée du risque qui n’est pas intégrée, alors que les hommes sont pensés dans le risque. Une femme n’accepte de prendre la parole ou un poste que lorsqu’elle pense être compétente à 80% . Un homme à 35 %, il fonce ! Elles s’obligent à la perfection. Je suis étonnée de me reconnaître là-dedans. Pourtant, j’ai été élevée par des femmes qui se démerdaient dans la vie. Techniquement et physiquement, je devrais avoir l’exemple… ben non ! C’est purement de la culture mais c’est intégré comme de la nature ! »

Rosa Parks  une mystification ?

« Ce n’est pas une mystification mais une invention à plusieurs égards. Dans son autobiographie, on découvre une militante déchaînée et non pas une gentille dame qui faisait de la couture.  Dès le départ, elle souhaitait  une mobilisation pour Claudette Colvin qui aurait pu être cette héroïne, mais  l’arrêté  de 1954 rendant  la ségrégation à l’école illégale modifie la façon dont les militants de la NAACP (Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur ) vont lutter. Il faut être irréprochable, particulièrement les femmes.  Claudette Colvin est une jeune étudiante, on  ne sait pas ce qu’elle va devenir, elle est très pauvre, et trop noire, ce n’est pas bon pour l’image.  Il faut une personne qui  apaise les communautés, une projection enviable pour les noirs, donc pas trop foncée de peau,  les cheveux un peu raides.. et pour les blancs, si possible issue de la classe moyenne. En réalité, Rosa Parks est  pauvre, mais grâce à son métier, elle porte des toilettes chics. Son militantisme est effacé,  si elle ne s’est pas levée de son siège, c’est parce qu’elle avait mal au pied…  Ainsi, les femmes sont remises à leur place ! Cette action ne partait pas de la tête mais du pied ! Rosa Parks est une victime,  et une victime a tous les droits. Une victime  un peu christique, un peu Vierge Marie qui symboliquement aurait enfanté Martin Luther King, son fils spirituel.»

Présenter Noire à Nantes, ancien port négrier de France, est-ce un pied de nez à l’histoire ?

« Je porte le nom de ma mère qui est antillaise. Il est lié à la traite négrière, donc le nom d’un maître.  Moi, je n’étais pas dans les champs de coton, alors, quand des gens  me parlent comme des blancs honteux, de m’avoir « esclavagisé » alors que ce n’était ni eux, ni moi… Et d’un autre côté, certains ne veulent s’envisager que dans ce passé : une optique postcoloniale un peu trafiquée, qui enferme. Ce qui est intéressant dans une identité, c’est qu’elle doit montrer que nous sommes mobiles….  Bien-sûr, ça frotte  en France comme en Afrique, où il y a eu des rois qui ont commercé avec leurs sujets… L’histoire est une matière dans laquelle nous sommes. Á un moment, il a été possible d’avoir une pensée et un commerce avec ce principe-là,  celui de décider à partir de quelle goutte de sang, un humain ne l’est plus. Quand j’ai écrit Noire, je voulais montrer que la mécanique est toujours sous-tendue par l’économie, une main-d’œuvre gratuite et renouvelable qu’on peut faire reproduire… Aujourd’hui, ce qui est importe,  c’est que ça frotte dans le bon sens : voilà ce que l’humanité est capable de produire… de pire, et en même temps  l’humanité est capable de penser le pire pour essayer de faire quelque chose. Le problème, c’est quand ça reste figé.»

Tania de Montaigne
Vous écrivez « Blanche à tout prix, c’est notre lot…  » autre chose est à inventer ?

« Dans l’histoire de la lutte,  il faut être claire de peau, mais pas trop ! C’est parce qu’il y a une relation entre deux personnes que les choses existent et que se travaille la  projection de soi, non plus en fonction de sa famille où de son univers, mais  vers un objectif qui serait celui d’une réussite ultime…  Il faut sortir de la victimisation et les femmes doivent agir.

Il y a deux ans, j’ai accompagné, à Brazzaville mon père qui est congolais. Comme une bonne française qui se fait des projections sur l’Afrique, je me suis dit cool, je vais rapporter des supers produits comme du beurre de karité… En fait, je n’en ai pas trouvé, car les femmes n’ont pas leurs cheveux naturels, elles ont toutes des perruques ou des tissages, ce qui est dingue car il fait plus de 40°c et que le climat est hyper humide. De leur côté, elles me regardaient comme si j’avais un slip sur la tête ! Elles, très maquillées, les sourcils  complètement épilés… moi, avec mes cheveux naturels, j’étais  la négation de la beauté. Mon oncle m’a dit  : « on va t’emmener te faire coiffer, quand même ! » Pour moi, c’était inattendu ! Mon idéal de vie, ce n’est pas que tout le monde soit coiffé et maquillé comme moi,  c’est qu’il puisse y avoir ce que j’ai vu à Brazzaville et moi. Et, que moi, ce ne soit pas la honte !

Cette  chose qui doit être réinventée,  doit aller au-delà d’une norme fantasmée. Je ne crois pas d’ailleurs qu’une femme blanche en  soit affranchie quand elle s’échine à vouloir ressembler à une ado alors qu’elle a le double de son âge,  et qu’elle veut s’habiller dans du 34 !  Les hommes n’ont pas une injonction aussi forte, d’ailleurs,  les femmes disent d’eux qu’ils vieillissent mieux que les femmes ! Ah bon ? »

Faut-il envisager de nouvelles luttes avec l’élection du nouveau président des Etats-Unis ?

« Lorsque le livre est sorti, les statistiques recensaient un meurtre de personnes noires  tous les deux jours.  L’histoire de la lutte antiségrégationniste est extrêmement récente et que paradoxalement, les américains aient élu un président noir, c’est complètement délirant ! On vient quand même d’une démocratie où on pouvait décider qu’une personne noire ne pouvait pas faire d’études, que des gens ne pouvaient pas se marier parce qu’ils n’avaient pas la même couleur, qu’on pouvait tuer des gens sans qu’il y ait de plainte de déposée…

Aujourd’hui, on peut supposer que l’effet Trump, de la même façon que,  si, en France,  Le Pen est élue, permettra à certains de se sentir très à l’aise à commettre certains  actes qu’ils ne feraient pas, par ailleurs ! Que ce soit l’extrême-droite ou  les communautaristes de tous bords, de  couleurs ou de religions,  leur propos est de morceler l’humain grâce au pouvoir de la peur…  Il y a cette pensée qu’être civilisé, c’est être libre sans entrave, c’est strictement l’inverse !  La civilisation commence quand on s’empêche certains actes et non pas quand on s’en autorise. C’est le principe du contrat social.»

Le Messie du Darfour, un trésor pour le futur

Paru sur le magazine Amina – mai 2017-

« J’écris pour expulser ma peur de la guerre», pour son premier roman publié en français, Le Messie du Darfour, paru en 2016 aux éditions Zulma, l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin nous convie à une formidable épopée empreinte de magie, d’humour et de poésie dans un pays dévasté par la guerre.

Ses romans circulent clandestinement au Soudan, où son oeuvre est très appréciée des lecteurs. Abdelaziz Baraka Sakin est un symbole de résistance pacifiste, un écrivain dont le calame décrit le quotidien des soudanais et de ses espoirs.

« Celui qu’on appelait le soi-disant prophète aurait ressuscité quarante personnes le vendredi précédent, il aurait donné vie à un joli corbeau, tout ce qu’il y a de plus vrai, à partir d’une simple plume à laquelle il aurait dit : «Vole » – et elle se serait envolée »

Le regard d’une douceur contagieuse, vêtu dans une traditionnelle chemise africaine, l’auteur raconte à travers cette métaphore extraite du roman Le Messie du Darfour, l’espérance miraculeuse des peuples violentés par une situation politique instable sous-tendue par les conflits tribaux ou religieux.

Né en 1963 à Kassala au Soudan, il doit s’exiler avec sa femme et ses deux enfants, en 2012, en Autriche. Ses ennuis débutent, en 2005, avec la publication de ses livres. Le ministère de la culture confisque, alors, ses écrits, tel que son roman Al-Jango (les clous de la terre) qui a reçu le prestigieux prix Tayeb Salih, à Khartoum, de même lors d’un festival de littérature en 2012, où l’ensemble de ses livres est aussitôt saisi et détruit. Il est Interpelé à trois reprises et mis sous surveillance militaire durant plusieurs mois, « j’ai été sommé de rédiger sous la menace une attestation dans laquelle je renonçais à écrire des romans. Pourtant, ce sont des histoires de fiction ! »

Ses histoires dérangent et Le Messie du Darfour avec ses traits de lucidité mordante, d’absurdité face à une situation inextricable n’échappe pas à la censure : « je voulais dénoncer la violence, les tortures de la guerre du Darfour. Il y a eu des milliers de Soudanais qui ont été exécutés, autant jetés sur les routes, d’autres ont pris le maquis… personne ne parlait d’eux. Ce livre est la mémoire de l’agonie d’un peuple.»

Issu d’une famille modeste, il a cette conscience de la responsabilité de l’écrivain dans la société : « ce n’était facile ni pour ma famille ni pour moi de faire des études et de devenir un écrivain. Aujourd’hui, j’ai cette responsabilité, celle de parler des plus démunis, de décrire leurs souffrances, leur joie, et leurs travers. J’ai ce devoir et cette gratitude vis-à-vis d’eux.»

Son récit est riche de ses souvenirs d’enfant : « dans les années 1970, à chaque fois que l’on entendait la musique militaire à la radio, nous savions qu’il y avait un nouveau coup d’Etat. Nous avons vécu la guerre de l’armée gouvernementale contre le mouvement populaire des rebelles au sud du Soudan. Je me rappelle aussi, qu’un ami a été attrapé par les militaires. Il a dû combattre les rebelles du Sud. Il est mort là-bas…». Plus tard, jeune lycéen, il participera avec ses camarades aux manifestations contre le régime du général Gaafar Mohammed Nimeiry : « nous ne comprenions pas les tenants politiques, mais nous assistions désespérément à la pauvreté croissante de la population. Cela nous révoltait. »

Des amazones africaines puissantes et guerrières

La révolte se mêle au désir de vengeance et emporte les personnages dans des aventures captivantes. Abderahman est belle et intrépide « c’était la seule à Nyala et sans doute dans tout le Soudan à s’appeler avec un prénom d’homme et sa cicatrice à la joue, terrible signe de beauté», écrit l’auteur. Un prénom masculin comme un talisman protecteur contre les viols et les séquelles psychologique qu’elle a subis par les janjawid, mercenaires cruels à la solde du gouvernement qui écument le Darfour. Elle rencontre Shikiri, enrôlé de force dans l’armée avec son ami Ibrahim et Sans plus attendre, « elle lui expliqua alors qu’elle avait attendu d’avoir un homme, un soldat courageux, qui la vengerait en tuant au moins dix janjawid, tandis qu’elle mangerait le foie cru de chacun d’entre eux », lit-on dans le récit. « Elle puise sa force dans sa féminité et dans sa masculinité, ce qui la rend singulière et plus puissante que les guerriers rebelles.» confirme l’auteur.

L’écrivain fait la part belle aux femmes, à la fois résistantes, amazones africaines, émouvantes, sensuelles : « les femmes au Darfour travaillent et sont libres. Leur parole est entendue. Une femme au Soudan, avec une simple chanson peut déclarer une révolution, ou peut, mettre fin à une guerre. Sa parole est tellement puissante qu’elle impacte de manière favorable ou pas la réputation d’un homme. D’ailleurs, beaucoup désignent les enfants par leur filiation maternelle, en disant, « Ould flena » le fils d’une telle.»

Le Messie du Darfour est un roman ponctué de contes où magie et sorcellerie jalonnent en filigrane le récit : « La population est sensible aux djinns, elle a la conviction qu’un homme peut se métamorphoser en un animal prédateur. L’imaginaire populaire est une forme d’échappatoire aux tourments de la pauvreté, des guerres… C’est un plaisir pour moi de conter à la façon de mes aïeuls, ces histoires de loup garou, d’homme-lion, et de femme à tête de serpent…. c’est aussi mettre un peu d’humour dans des situations dramatiques ».

Emporté dans le roman, le lecteur se trouve perdu dans une spirale où l’unité de temps ressemble à un sablier tourmenté : « ce qui importe pour moi dans l’écriture d’un roman, ce n’est pas l’histoire en elle-même, mais l’art de l’écrire et la façon de la réciter. La structure de l’histoire est plus importante que le noyau. C’est ce qui donne au roman cet anachronisme qui participe, en effet à un réexamen du temps et donne une dimension singulière aux personnages.»

Arrivé à ce terme de l’histoire, vous vous poserez la question inéluctable, mais qui est ce Messie du Darfour qui comme celui des Evangiles peut se targuer d’avoir des parents prénommés Marie et Joseph ? « Au Soudan, Jésus fait partie de notre tradition, il est le sauveur. Dans un monde d’injustices, chaque guerre appelle son Messie, il y a des faux Messie, des faux prophètes mais, celui-ci porte le nom de Jésus et il semble être l’incarnation de Jésus de Nazareth… » précise l’auteur, et d’ajouter « ce qui se passe au Darfour est apocalyptique, ce n’est pas n’importe quel sauveur qui pourra apporter l’espoir d’une vie meilleure, il faut que ce soit le vrai Messie. Certains profitent de la foi du peuple pour s’ériger comme le vrai Messie. Actuellement, il y a un va-t-en-guerre belliqueux qui se fait appeler le Messie du Darfour, et qui est à l’opposé du Jésus du Darfour du roman.»
Á demi-mot l’auteur dénonce les exactions du président actuel du Soudan,
Omar el-Béchir qui l’accuse : « d’une responsabilité criminelle ».

Pour l’auteur, la notion de responsabilité est importante dans le roman comme dans la vie. « Á chacun sa croix » entre deux coups de rabot, les charpentiers s’apprêtent à ériger les croix sur lesquelles seront crucifiés le Messie et ses disciples, et repoussent l’idée de leur responsabilité comme le font les soldats de l’armée, ou encore leur chef militaire… La question de l’éthique de la responsabilité est majeure : « Dans la guerre du Darfour, l’armée soudanaise et les mercenaires tuent et veulent faire croire que la responsabilité de ces actes incombe aux américains, à Israël… Ils accrochent leurs crimes odieux sur les patères d’autres pays, en disant que ce sont eux qui tirent les ficelles, qu’ils provoquent les conflits par le biais de leurs espions… Tout cela pour s’extraire de leur responsabilité, mais ce sont eux les criminels !»

Les ravages psychologiques sont très présents comme celle, décrite dans le récit, de l’extermination en masse des fous, jugés trop dangereux pour le gouvernement. Des stratégies arachnides afin de semer la discorde entre les tribus : « le représentant du gouvernement leur donna des armes et leur demanda de se défendre contre les exactions des tribus noires. Les bédouins lui demandèrent : – Mais qui sont ces noirs ? Il leur expliqua qui étaient les noirs, ce qui les rendit confus car tous les adjectifs utilisés correspondaient à chacun d’entre-eux…» écrit l’auteur qui dénonce, également, une autre stratégie de guerre, celle de la faim : «elle a un impact aussi sur l’économie du pays, axée sur l’achat des armes au détriment de la population.» Une paupérisation croissante de la population qui n’a plus les moyens de subsister ou de se soigner, selon l’écrivain, à laquelle viennent se greffer des conflits religieux : « la religion est majoritairement musulmane au nord du Soudan tandis qu’au sud vivent des communautés chrétiennes. Le gouvernement a trouvé-là, un prétexte pour accuser les sudistes de mettre en péril la sécurité nationale. C’est leur djihad. Mais aujourd’hui, la guerre s’est étendue au sein même des communautés musulmanes.»

Pourtant, il ait une figure christique, universelle, qui par la grâce de la parole et du geste va rassembler dans une procession miraculeuse les peuples. Il annonce que tout ce qui aura été détruit, fauché, massacré, ressuscitera… un trésor pour le futur, un rêve pour certains, un balbutiement d’espoir pour d’autres. Quant à l’auteur, il répond mi-figue mi-raisin : « ce rêve va se réaliser… un jour ! Le seul qui soit capable de répondre à cette question, c’est Jésus, Le Messie du Darfour…»

LaSolutionEsquimauAW

Regards croisés de femmes palestiniennes et françaises sur la condition féminine

La condition de la femme serait-elle identique en France et à travers le monde ?

Une dizaine de femmes venues de Palestine s’interrogent et échangent avec leurs homologues françaises : « C’est quoi être une femme en France et en Palestine ? »

Un débat  exclusivement féminin « car il libère la parole ».

Les premiers termes tranchent. Un mot, comme un supplice, revient dans les bouches de ces femmes d’Orient : oppression  « Quel sens prend-il ici et là-bas ? »

En ligne de mire l’oppression des hommes, mais également celle des femmes :

« Nous grandissons conditionnées par notre genre. On nous laisse entendre qu’une femme a besoin d’un homme, qu’elle ne peut pas être autonome. » Leurs homologues françaises réagissent : « ce mécanisme, nous le retrouvons ici, même si plusieurs milliers de kilomètres nous séparent. »  Un constat  qui va « au-delà de la tenue vestimentaire qui est loin d’être libératrice. »

Têtes nues ou voilées, elles opinent du chef, lorsque l’une d’elles affirme : « Là-bas, on nous oblige à porter le voile, ici on vous oblige à le retirer ! » et si leur affliction ne dépendait pas que de la gent masculine ? « Beaucoup de femmes disent qu’il faut arrêter de se battre, car la liberté nous l’avons. Elles desservent la cause des femmes, car le harcèlement sexuel existe, les inégalités de salaires aussi. »

Sabrine, 21 ans, réfugiée du camp d’Askar à Naplouse, est  étudiante en sociologie.  » l’oppression des femmes par les hommes est un fait, mais  elle ne peut pas être dissociée de la politique d’oppression, alors que celle-ci est sur les hommes aussi. Elle  nous assujettis et  nous  empêche  d’organiser des programmes pour nous-mêmes, de lutter contre la pauvreté des écoles et  l’enseignement auprès des jeunes filles, de mener des activités sportives et culturelles ou de gérer le quotidien. »

Madjouline ,22 ans, de Béthléem, prépare une  licence de psychologie
 » je travaille et c’est une véritable chance, car il n’y a pas beaucoup de travail dans mon domaine. Si, cela n’avait pas été le cas, j’aurai continué mes études en Master. Je refuse de rester à la maison. Je perçois les femmes françaises comme insouciantes, et  j’aime cette façon de vivre, mais elles ne sont pas à l’abri des inégalités. J’essaie de prendre ma vie en main, la société où je vis  ne me facilite pas la tâche, mais est-ce que ce n’est pas la même chose ici, où la tradition et les poncifs impactent vos vies ? »

Toumi Djaïdja : « Il faut se saisir du vote pour que la démocratie fonctionne »

Toumi Djaïdja est l’initiateur de La marche pour l’égalité de 1983 qui a sillonné la France et rassemblé des milliers de marcheurs à Paris sous le cri : « Bonjour à la France de toutes les couleurs ! » Trente ans plus tard, il parraine un groupe de jeunes lyonnais issus du quartier des Minguettes, pour une Marche de l’humanité à travers la France.
Rencontre avec Toumi Djaïdja en escale à Nantes.

Cette nouvelle marche est-elle pertinente aujourd’hui ? Qu’est-ce qui n’a pas changé selon vous dans les revendications de 1983 ?

« Quand il m’arrive de regarder dans les rétroviseurs du passé on peut quantifier le chemin parcouru depuis la marche de 1983. Mais on peut aussi regarder un horizon qui reste à atteindre. Les sociétés se construisent tous les jours et l’égalité doit être un chantier permanent de la République. Des centaines d’associations ont vu le jour pour livrer ce message de concorde. Je n’agis pas en tant que militant mais comme citoyen. À travers mes déplacements, je vois cette France de la diversité, installée dans des postes sensibles, des postes à responsabilité. Dans mes rêves les plus fous je ne l’aurais pas imaginé. En cela, la France a radicalement changé. À travers l’élan de cette jeunesse, ce rêve-là continue de se construire, pour avoir l’envie d’y croire, de donner de la perspective. À Nantes, je rends hommage aux structures qui nous ont accueillis. Je constate que dans cette ville, il y a une certaine jeunesse, peut-être, en mal de repères identitaires. Marcher est essentiel non pas pour dénoncer des injustices mais dans une soif de justice. »

Quel regard portez-vous sur le malaise dénoncé par les syndicats de police, vous qui avez été blessé par un policier lors d’une intervention aux Minguettes en 1983 ?

« Quand on demande à un enfant ce qu’il veut faire plus tard, il répond très souvent pompier ou policier. Je crois que ce n’est même pas un métier c’est une vocation. Depuis 1983, des milliers de femmes et d’hommes se sont engagés dans cette vocation. Leur 1re fonction est d’établir dans un cadre de justice, la loi. Il est important de ne pas généraliser et de rendre hommage à ces policiers qui ont vocation à servir la Nation. Au vu de mon histoire, je serais en droit de tenir un discours anti flic. J’ai subi non pas la violence policière, mais la brutalité d’un seul homme. L’actualité révèle des malaises dans la police et il est essentiel pour eux de s’exprimer malgré leur droit de réserve. »

Est-ce que la présence de politiciens français d’origine maghrébine a changé la politique française ?

« On aborde les gens à travers leur citoyenneté, et non pas sur leur origine. Pour constituer une nation forte, pleine de cohésions et il faut éviter d’ouvrir toutes ces portes-là qui divisent la société. En ce qui concerne la politique, il y a un capital confiance qui a été dilapidé, on s’aperçoit que les populations les plus marginalisées souvent sont celles dont le taux d’abstention atteint des records fulgurants. Quand on aborde des régions comme Bézier, on sait qui gère cette ville et on connaît son étiquette politique. Pourtant la population, en majorité, est issue de la diversité. Se pose alors la question, qui vote pour lui ? Il faut croire que l’intégration se fait dans tous les sens. On a aussi des citoyens issus de la diversité qui votent le Front national. Il faut se saisir du vote pour que la démocratie fonctionne. »

Égalité des chances à l’emploi : un rêve devenu Réalités

« Clairement, c’est une réelle opportunité que l’on me tend. C’est une revanche sur les galères de la vie ! »  
Comment un jeune des quartiers prioritaires, peut-il rêver son intégration professionnelle, lorsqu’au handicap de la domiciliation s’ajoutent l’inexpérience et l’origine sociale ? Le rêve est devenu réalité pour Ajer khlifi 26 ans. En juillet dernier, la jeune fille a intégré, au poste d’assistante de direction, le prestigieux groupe immobilier de l’Ouest de la France, Réalités. Un clin d’œil du destin ou plutôt un recrutement novateur axé sur l’humain. Rencontre avec Yoann Joubert fondateur du groupe Réalités et de Ajer khlifi.

Comment ce poste a-t-il été réfléchi ?

 » Réalités est une PME en croissance, cette année a été une année de consolidation importante des équipes avec une trentaine de postes créés sur la région. La création du poste d’Ajer est liée à la croissance des besoins. Je n’ai jamais travaillé réellement avec une assistante, cela fait trois ans que je réfléchis à créer ce poste. J’ai rencontré des candidats avec des profils d’exécutif assistant souvent Bac + 5 qui sortent d’école de commerce pour la plupart, et qui ont déjà une 1re expérience professionnelle. Ces entretiens n’étaient pas constructifs, car les candidats ne répondaient pas à la culture de l’entreprise.

Chez Réalités, on a la conviction que le savoir être, la personnalité des gens est aussi importante que leur compétence. Ils se trouvent que j’ai rencontré des gens compétents mais avec lesquels la relation ne passait pas forcément. De mon côté, j’étais dans une définition de poste qui n’était pas arrêtée, à un certain moment je me suis lassé de cette démarche. J’ai eu envie parce que c’est un poste qui exige beaucoup de proximité, d’y mettre plus de sens d’être plus dans la culture de l’entreprise et de miser sur la rencontre professionnelle de deux personnes. J’ai proposé à l’équipe qu’on donne sa chance à quelqu’un qui n’en avait pas forcément eu. »

Privilégier une jeune des quartiers prioritaires, n’est-ce pas une forme de discrimination positive ?

 » Ce n’est pas une embauche liée à la discrimination positive, je ne crois pas en ça. Chez Réalités, nous ne sommes pas des héritiers. Nous ne sommes pas dans la notion de mérite. Dans ce que nous faisons ensemble, ce n’est pas de dire je donne une place à quelqu’un qui ne la mérite pas, on part de la conviction qu’on est capable de proposer une opportunité à des gens qui ne sauront pas la toucher si on reste sur un mode de recrutement traditionnel, alors qu’ils mériteraient qu’on puisse les toucher.
Nous sommes dans un métier où nos concurrents sont des majors nationaux ou souvent des sociétés de transmission. Des gens qui s’inscrivent dans des générations de capitalisation, d’héritage…
Moi, je ne viens pas des cités, je viens d’une petite ville de province et je n’avais pas plus de raisons que ça d’être là, où, je suis aujourd’hui, et, là, où j’espère que nous serons dans quelques années. Il faut une sacrée chance et un sacré mouvement de planète et de persévérance pour en arriver là. J’aurai aimé qu’on m’ouvre les portes, mais personne ne les a ouvertes, par contre j’ai eu la chance de convaincre des gens qui avaient les moyens de me faire passer les étapes. Mais ces portes-là, il ne suffit pas de les ouvrir, en France, il faut les exploser !

On a tous des plafonds de verre au-dessus de la tête. Je ne suis pas Maghrébin, je ne suis pas Arabe, ni Noir, ni Asiatique… Ce que je dis, je le dis avec ma perception de la situation, moi aussi, j’avais mon plafond de verre. Cet ascenseur social qui n’existe plus en France, aujourd’hui, on est des caisses de gens à le ressentir !

J’ai eu envie de retrouver cet état d’esprit. J’ai envie qu’on laisse des portes ouvertes, ce que je dis est complètement contradictoire avec la réalité des besoins d’entreprises, on a de plus en plus besoin de gens très pro. Mais dans un recrutement la personnalité des candidats comptent à plus de 50 %, leur énergie, leur dynamisme… Vous pouvez mettre tous les Bac + qu’on veut, si les postulants n’ont pas faim, s’ils ne sont pas heureux de sentir que c’est une chance, ça ne leur sert à rien de postuler !  »

Quelle est la part de risque pour une entreprise telle que Réalités ?

 » Il y a finalement le nombre de postes, qu’on peut offrir à des candidats, où, certes, on prend du risque parce que la personne n’est pas formée, mais qui est assez réduit. Le risque que je prends avec Ajer, c’est le temps imparti à sa formation, et sera-t-elle capable d’aller au niveau qu’on attend-elle ?
C’est aussi une démarche rationnelle : Réalités a été une TPE, une PME, puis une entreprise régionale et interrégionale et j’espère qu’on va devenir une ETI. Aujourd’hui, nous sommes 160 salariés avec 8 filiales, une société cotée en Bourse avec une activité financière intense, nous sommes sur des enjeux politiques avec des projets confidentiels… Il y a beaucoup de jeunes diplômés qui n’ont pas l’intensité de la réalité, qui sont dans le confort.
Si Réalités est là, c’est que tous les ans nous prenons le risque de tout perdre. Quand vous prenez le risque de tout perdre, il faut être au rendez-vous et conscient des priorités.

Les gens qui n’ont pas eu la chance, ce côté bagarreur, conscient des réalités, prêts à tout donner pour que le bout de pied qu’ils ont mis dans la porte leur permette de rentrer dans l’entreprise, ce n’est pas si courant que ça !

Je me mets aussi à la place d’Ajer qui a saisi sa chance ! Charge à elle, de montrer qu’on a bien fait de lui faire confiance, je sais que c’est une grosse pression pour elle !  »

Ajer, quel est votre parcours ?

« J’ai un Bac littéraire. Au départ, je voulais me diriger vers une licence de droit à la Fac, mais ma vie personnelle, et mon besoin financier m’ont obligée à travailler à côté. Je n’ai pas pu continuer mes études de droit. Je me suis dirigée vers un BTS d’assistante manager. J’ai une 1re expérience d’assistante administrative dans un centre de formation. Entre-temps j’ai cumulé des petits boulots, mais je n’avais pas de réelles expériences d’assistante de direction.

Dans une entreprise telle que Réalités, assistante d’un PDG, c’est une fonction et une responsabilité importante, et si j’aurai préféré avoir un minimum d’expérience. J’apprends le métier d’assistante de direction en prenant ces fonctions. C’est une revanche. Comme beaucoup de personnes, il y a des choses qui se passent dans la vie qui font que ce n’est pas facile.  »

Comment vous êtes-vous préparée à cet entretien ?

« J’avais un peu d’appréhension mais le feeling est tout de suite passé. L’entretien a duré une demi-heure. J’ai décidé de rester moi-même, contrairement aux codes qu’on nous dicte lors des ateliers de recherche d’emploi. On m’a mise tout de suite à l’aise. Cela n’avait rien à voir avec un entretien classique où les questions se suivent : 3 qualités, 3 défauts. Là c’était naturel. L’entretien s’est déroulé le 13 juillet et le lundi suivant, j’ai pris mes fonctions. J’ai eu une réponse immédiate…

C’est comme si, je n’avais jamais fait de sport dans ma vie et là, je gagnais aux jeux olympiques !

Je sais que j’ai beaucoup à apprendre et je suis très reconnaissante et très lucide. Des chefs d’entreprises qui prennent ce risque, je n’en connais pas ! Alors, forcément, je veux bien faire et montrer qu’ils ne sont pas trompés ! »

Visa pour les couples mixtes : l’amour sous conditions

Paru sur Amina magazine octobre 2016Fatou-Fatima Thierry sur le banc.jpg

Exténuante est la démarche d’obtention d’un Visa pour les couples Franco-africains. La délivrance de Visa de court séjour en vue d’un mariage avec un ressortissant français relève du parcours du combattant. Quant au modèle du couple mixte, il reste un sujet de suspicion en Afrique comme en Occident : « c’est par intérêt, pour les papiers, pour aller en France… ». Cette union serait-elle dès lors une imposture ?

Le mariage s’annonce pour Fatou Salle et Thierry Prouteau. Cet événement heureux met fin à plusieurs années d’attente et d’épreuves. À leur côté Fatima-Zahra, leur enfant a fait son entrée en 6e au collège à Nantes. Comme un conte de fée… ou presque.

Thierry Prouteau est photographe et historien français. Durant quinze ans, il s’est attaché à l’histoire du Sénégal, c’est au cours d’une mission, en 2008, qu’il rencontre Fatou. Un coup de foudre qui l’amène à reporter son retour en France.

« On s’est croisé dans un bar à Dakar, elle avait de longues jambes, j’étais ébloui » se souvient le photographe habitué des lieux.

L’attirance est réciproque, mais suscite aussitôt des remarques prosaïques de la part de l’entourage de la jeune femme : « il y avait ma copine et son homme, il m’a dit  » tu sais très bien que tu peux faire un peu de prostitution, tu te protèges et tu lui demandes 100 000 FR CFA » j’étais confuse,  je vais pas demander de l’argent pour qu’on me fasse l’amour ! J’ai le droit d’avoir un copain, une relation sérieuse ? ».

Les amoureux s’installent très vite ensemble à Dakar « on a vécu dans cette espèce d’insouciance, on ne pensait qu’à vivre notre amour. Je faisais des allers-retours en France tous les six mois pendant cinq ans » explique Thierry. Tandis que de son côté, Fatou doit, faire face aux regards désapprobateurs de certains sénégalais : « je suis très fière d’être avec lui, ça ne m’empêche pas de montrer que moi, je crois en cet amour. C’est pas facile. Mon père a fait le mariage à la mosquée, il me disait   » Thierry tu le connais, ne le tiens pas comme un Blanc, comme on dit, tiens-le comme toi, car vous êtes pareils, malgré la couleur » ».

Thierry a déjà été marié avec une sénégalaise, il y a quelques années. Quant à Fatou, d’une précédente relation est née une petite fille, Fatima-Zahra. Le mariage ? Il a plusieurs fois été évoqué mais les quiproquos et les axiomes sèment parfois le trouble : « une fois je lui avais ramené un formulaire de mariage, elle l’a déchiré. » La jeune femme à la réplique fière : « les français pensent que souvent nous les filles sénégalaises, nous cherchons les papiers ! S’il croyait que je l’approche pour ça, il se trompe ! On avait des discussions à ce sujet .»

Puis vient la séparation. En 2013, Thierry se trouve dans une situation financière délicate liée à sa maladie qui l’oblige à rester en France. En situation de handicap, il sensibilise son entourage pour créer une cagnotte qui permettrait de venir en aide à sa famille : « durant 3 mois, je n’ai pas envoyé de mandat, je ne respectais pas mon engagement. Elle comptait toujours sur moi. J’avais quand même l’espoir que notre relation tienne le coup ! ».

À Dakar, Fatou vit avec sa fille chez sa mère, elle travaille occasionnellement en cuisine dans les restaurants de la ville. Un revenu dérisoire.

« Dans la culture française, lorsque tu te maries, tu t’allies avec une femme. En Afrique ce sont des stratégies familiales. Ce n’est pas bon pour le patrimoine d’épouser une famille africaine » constate le futur mari.

Le photographe décide de faire venir sa famille en France, et dépose auprès du tribunal d’instance une procédure de possession d’état pour reconnaître l’enfant : « C’était une démarche logique ».

Puis la demande de Visa auprès du consulat de France au Sénégal. Une formalité psychologiquement difficile pour la jeune femme.

« J’avais peur. Au Sénégal, tu vois les gens au consulat qui attendent, et, tu les entends dire toujours « c’est dur, c’est dur…  »  Thierry m’a demandé plusieurs fois, « vas-y demande le Visa », je lui ai dit non ! Toi, si tu veux venir, tu peux venir passer des séjours au Sénégal, c’est pas difficile de quitter la France pour venir au Sénégal, on ne te demande pas de Visa. En plus comment on nous traite là-bas,  ça me plaît pas du tout, je me suis complètement refusée pendant les deux ans et demi ».

Le couple se heurte aux difficultés administratives : « elles sont de façons institutionnelles. Si tu veux te marier, on t’invite à suivre les procédures, mais dans les faits il y a une pratique qui t’oblige à te marier au Sénégal, car c’est tellement compliqué de faire venir la personne en France ».

Le critère en cause ? Les revenus.

Les voyageuses doivent prouver qu’elles ont les ressources suffisantes pour financer leur séjour dans l’espace Schengen soit de 32,50 € à 65 € par personne et par jour.

« Rares sont les sénégalais qui peuvent répondre à ce critère. Il leur fallait plus de 2000 euros pour venir à Nantes ! C’est impossible pour elles ! Ce critère du consulat est un acte censitaire. Je comprends clairement que la France met des barrages, qu’il y a un désir de ne pas accueillir certaines catégories de gens, qu’il s’agit d’une immigration choisie » souffle, ulcéré, le prétendant.

Acculé et désemparé, le photographe nantais interpelle les élus de sa commune : « la situation a pu se débloquer grâce à la mobilisation des élus et l’intervention du maire de la ville. J’ai misé sur l’absurdité de cette situation, la crainte de ce coup de téléphone qui m’annoncerait qu’il y a un accident. J’ai une relation professionnelle de 15 ans avec le Sénégal ! »

Trois années de séparation « à cause des papiers » auraient pu fragiliser davantage leur amour, il s’en trouve renforcer : « on dit avec le cœur et la patience aussi, surtout à Internet parce pendant 3 ans, tu peux pas te voir… Tous les jours que Dieu fait,  on est sur Skype, des fois je pleure, je lui dis que je l’attends, j’attends qu’il se connecte, on discute, parfois, j’oublie les problèmes, mais je peux dire que c’est dur, tu trouves pas ton mec à tes côtés… ».

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