Ernest Pignon-Ernest, si Pasolini revenait…

Article diffusé sur le journal Médiapart

https://youtu.be/psziOW1U7zM

« Je paye un prix pour la vie que je mène. Je suis comme quelqu’un qui va descendre aux enfers. Mais quand je reviendrai, si je reviens, j’aurai vu d’autres choses, tant d’autres choses, plus loin que l’horizon. » s’exprimait Pier Paolo Pasolini, quelques heures avant son assassinat. Quarante ans, après, le pionnier de l’art urbain en France, Ernest Pignon-Ernest lui rend hommage

L’exposition « Si je reviens », présente les photos, croquis et dessins de son « Parcours Pasolini », « Qu’avez vous fait de ma mort ? » à découvrir à la Galerie Openspace, boulevard Richard Lenoir à Paris jusqu’au 23 janvier 2016.

Rencontre avec Ernest Pignon-Ernest.jpgRencontre avec Ernest pignon-Ernest

Pasolini, visionnaire, s’érige-t-il comme un sémaphore pour l’humanité ?

 » Il était une espèce de Sibille. Il a vu avant tout le monde les dérives de la déshumanisation qu’allait apporter cette forme de néocapitalisme bâti sur la consommation, l’acculturation que ça allait amener, la dégradation des relations entre les hommes.

Regardez, comment dans ma région (Nice) 40 % de gens ont voté !

Ce recul de la pensée, cette rupture avec l’histoire…. Je pense que cette amnésie est un signe de barbarie. Pasolini, dans un texte parlait de « l’extraordinaire force révolutionnaire du passé » ; il est essentiel de s’appuyer sur son histoire. Les drames qui se sont passés à 100 m d’ici (au Bataclan) sont des séquelles de cette société qui n’a pas d’autres valeurs que l’argent et la consommation. Il voit venir cette société déshumanisée, individualiste et violente. « 

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Pasolini portant son cadavre sur la plage d’Ostie où il a été assassiné

Le spectre de Pasolini portant son cadavre, pourquoi cette figure de style empruntée à la Piéta de Michel-Ange ?

 » Je ne me suis pas posé cette question… Quand on vit, pour les deux mille ans qui nous concernent, et de ce côté de la méditerranée, même si on n’est pas croyant, ce qui est mon cas, on est marqué par l’iconographie chrétienne. La représentation de la mort est incarnée par le Christ, ce sont des repères culturels très forts comme les grands mythes.  »

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Pasolini, un compagnon de route

Pasolini un compagnon de route, qu’est-ce qui vous rassemble ?

 » Je suis marxiste, il s’affirmait comme tel, mais il réalisait des films comme Médée, L’évangile selon Matthieu… Il savait que son humanisme venait des Evangiles. C’est ce que je pense moi aussi. Nous sommes nourris par cette culture. Chez lui, il y avait toujours cette tension, cette contradiction positive. Il faisait une analyse très pointue de la société la conjuguant à la passion. Nous avons cette faculté de traiter les grands mythes héroïques, bibliques, non plus comme des choses exceptionnelles qui mettent en jeu des héros, mais au contraire des choses vécues par les plus humbles, tout en y repérant ce qu’ils ont de sacré.  »

Quarante ans après son assassinat, comment avez-vous retracé son parcours ?

 » Je suis un peintre sculpteur, je choisis les lieux autant en fonction de leur charge symbolique que de leur qualité plastique. Mes dessins sont des questionnements, toujours sans réponse, colportés par les rues et sur les murs de Rome, d’Ostie, de Matera et de Naples, en des lieux qui ont un lien avec sa vie, son oeuvre écrite ou filmée, parfois seulement une résonance complice : le dos d’une église, une croix, le marbre blanc rageusement maculé de graffs rouge et noir, le béton rouillé sur du sable… C’est une conjugaison de signes plastiques pasoliniennes »  »

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Qu’avez-vous fait de ma mort ? « auprès de qui, Pasolini réclame des comptes ?

 » Il interroge la société, le système économique, la démocratie chrétienne, la mafia, toutes ces compromissions. Quarante ans après sa mort, assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie, on cherche encore.Le procès a été bâclé, les traces effacées…

Un procès a redémarré, mais finalement, la main qui a tué n’est plus importante. Pasolini a eu au cours de sa vie 800 procès, un nombre de censures incroyables sur ses films, il a été agressé plusieurs fois, victime de faux témoignages, menacé d’emprisonnement… Toutes ces accumulations d’agressions ont rendu le crime possible. Je m’interroge : qu’est-ce qu’on a voulu faire taire en le tuant ? Probablement, tout ce qu’il annonçait. »

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 Vous exercez depuis 50 ans, reconnu de vos pairs, pourquoi continuer de maroufler les murs, le soir en catimini ?

 » J’ai collé mes dessins sur le pont Saint-Ange à Rome en dessous des sculptures du Bernin, on ne me donnerait aucune autorisation, j’ai collé sur des églises, cela a été déchiré le jour même… Mon travail ne peut fonctionner que de cette façon, sans demander d’autorisation, de subvention… Il faut que les choses apparaissent là, où, on ne les attend pas. Elles doivent travailler les lieux, leur mémoire…  »

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Galerie Openspace à Paris

Vos oeuvres, in situ, sont éphémères mais fixées par la photo, n’est-ce pas paradoxal ?

 » C’est toujours un grand regret que les gens découvrent mon travail à travers la photo. Mon travail est bâti sur une chose sensuelle et physique, tous mes dessins sont en grandeur nature et quand on les rencontre dans la rue, c’est une chose d’homme à homme. Ils doivent être perçus comme une empreinte, qui sous-entend une présence et à la fois une absence comme une référence au Suaire de Turin. Les singularités pour un travail plastique, c’est de n’être jamais pensé, cadré. Mes images sont pensées dans l’espace et le mouvement de la ville, et quand j’en fais une photo, évidement plastiquement, elle devient banale. L’exposition se veut comme un exposé du processus du travail et non pas le résultat. »

Vous êtes un pionnier de l’art urbain, en France. Pensez-vous que le graffiti a encore besoin de cette quête de reconnaissance ?

 » Ça s’imposera. On peut constater que ceux qui gèrent la nomenclature en France sont un peu normés. Les institutions manquent de curiosités et sont un peu alignées sur des modes que leur imposent le marché de l’art. »

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