Quand le tourisme libère les mémoires de l’esclavage

Article paru sur le magazine Amina le 29 février 2016


Tourisme et mémoire font-ils bon ménage ? En dépoussiérant l’histoire et ses tabous, démystifiant 400 années de pratiques organisées de la traite et de l’esclavage, c’est l’enjeu du programme TOSTEM ou Mémoires libérées. Ce projet soutenu par l’Union européenne et l’Unesco, vise à renforcer l’économie culturelle et le développement local autour des sites de la traite de l’esclavage et de leurs mémoires, sur cinq territoires : Cameroun, Sénégal, Haïti, Antigua et Barbuda, et la France. À l’origine de cette gageure, une association : Les anneaux de la mémoire, basée à Nantes, ancien premier port négrier de France.

Rencontre avec Elise Dan Ndobo vice-présidente des Anneaux de la Mémoire

Élise DAN NDOBO 50 ans, est née en Guadeloupe. Dès l’âge de 11 ans, elle quitte son île pour la Seine Saint-Denis dans le cadre de ses études. Professeur d’Anglais en collège, à Nantes, elle milite pour la reconnaissance de l’histoire. Elle est engagée dans l’association Les Anneaux de la Mémoire depuis 6 ans et développe des projets pédagogiques autour de la traite négrière et de l’esclavage en milieu scolaire, car pour elle, la transmission aux jeunes est primordiale. « Comment avancer sans son histoire ? Mon engagement est lié aussi à mon histoire. À un certain âge on a envie de retourner aux sources. Je ne sais pas comment font ceux qui n’ont pas envie de savoir… »

Elise Dan Ndobo.JPGQue représente le programme Tostem ou Mémoires libérées ?

Tostem est un programme international de tourisme autour des lieux et sites de mémoire et de l’esclavage, qui a commencé en 2014 et s’étale sur 3 ans. La genèse du projet émane de nos partenaires, un réseau international d’acteurs, comme l’Association La Route des Chefferies au Cameroun, l’African Slavery Memorial Society of Antigua and Barbuda, ou encore la Fédération Nationale des Offices du Tourisme et des Syndicats d’Initiatives du Sénégal… Un travail de recherche a été mené sur leur territoire pour déterminer les sites importants en s’appuyant sur un comité scientifique, composé d’historiens, d’enseignants d’université, d’associations… La mise en valeur de ces héritages sera dévoilée au public, en proposant aux populations locales, ainsi qu’aux touristes, des produits culturels et touristiques qui deviendront également des outils de promotion des territoires.

Une exposition internationale

Le projet débutera par une exposition internationale, itinérante. Elle comprend un volet artistique : sept artistes internationaux issus des pays partenaires et d’influences diverses ont participé au projet. Leurs oeuvres illustrent le travail mené par le comité scientifique de l’exposition. Les artistes n’ont pas encore dévoilé leur travail, ce sera en partie une surprise. L’exposition sera inaugurée en mai à Nantes, et se rendra, dès la mi-juillet pour Antigua-et-Barbuda, puis à Haïti, à l’occasion de la commémoration de la révolution de 1804 avant d’aborder l’Afrique, au Cameroun et au Sénégal.

Ce transcodage des mémoires, n’est-ce pas concevoir un nouvel imaginaire, un phénomène de racialisation de l’image ?

Il est difficile de se projeter en 1800, les conceptions étaient complètement différentes, à cette époque, le commerce d’esclaves paraissait tout à fait normal. Pour éviter les contestations et les préjugés, nous nous appuyons sur la recherche historique. Notre but n’est pas de reconstruire les choses, même si, inconsciemment nous le faisons, ce n’est pas évident. Ce nouvel imaginaire peut être une forme de catharsis. Cette société continue d’être gangrenée par beaucoup de rancoeur, il faut dépasser cela.

Tostem ou Mémoires libérées ? Cela induit des libérateurs, qui sont-ils ?

Dans l’historiographie de l’esclavage et de la traite, très souvent les victimes ont été lésées au profit, des libérateurs européens. On parle souvent de William Wilberforce en Angleterre ou de Victor Schoelcher en France…

Durant plusieurs décennies on n’a pas mis en avant le fait que ce sont d’abord les esclaves qui ont contribué à leur liberté. Dans les plantations, les maisons, des actions non valorisées comme les révoltes, les avortements, ont mis en péril le système esclavagiste. Cette lutte interne a alerté les abolitionnistes européens. Si les esclaves avaient accepté leur sort sans se révolter, nous n’aurions pas su que ce système broyait les humains ! Il s’agit d’une entreprise qui a duré 400 ans ! Il y avait tout un système coercitif qui était voué à faire taire toute forme de rébellions, certains ont eu le courage de s’opposer comme des groupes religieux protestants sur l’inhumanité de l’esclavage. Au 21ème siècle, les luttes se perpétuent car il n’y a pas eu la reconnaissance de cette mémoire-là. Il y a toujours des crispations quand on parle de l’esclavage et de la traite…

Ce projet commandité et financé à hauteur de 55 % soit 500 000 € par l’UE, vise à lutter contre la pauvreté par l’émergence d’industries culturelles viables. Est-ce à dire que le tourisme autour de la traite négrière est un enjeu économique important ? Qu’est-ce qui se joue ?

Il y a un débat autour du terme, tourisme. Doit-on l’associer à une histoire douloureuse ? Quel que soit le terme utilisé, c’est une forme de découverte qui a tendance à se développer. Les touristes ne s’intéressent pas uniquement à l’aspect détente, plage et soleil, mais de plus en plus, ils souhaitent connaître l’histoire de ces contrées. C’est un concept qui se développe. Par exemple, le Mémorial Acte, inauguré l’an dernier, est un lieu important pas seulement pour la Guadeloupe mais pour la Caraïbe. Cette politique vise à faire connaître aux populations locales leur histoire, certains sont toujours dans le déni, se disant : « c’est du passé, il faut penser au futur » mais tant que l’on n’a pas intégré le passé de son histoire, il est difficile d’aller de l’avant et dans la société antillaise, je ressens ce poids.
Sur le plan économique, il nous faut contribuer à hauteur de 400 000 € répartis entre les différents partenaires, charge à eux de trouver des financements locaux. Nous sommes en démarchages auprès de mécènes. La valorisation de ces sites exceptionnels demande des moyens financiers importants, et une mobilisation des acteurs sur place. Des actions sont prévues comme l’aménagement et la création d’un parcours de visite pour l’Habitation Dion (ruine d’une plantation caféière) à Haïti, ou la création d’un parcours de visite sur les traces des caravanes d’esclaves de la région Ouest jusqu’à la côte atlantique, au Cameroun. Le parcours comprendra une dizaine de sites avec des panneaux explicatifs et des oeuvres d’art quand il ne reste plus aucun vestige… Le programme envisage la formation de guides, la professionnalisation du personnel. Nous aurons un appel du public, des touristes, la population locale, des institutions, la diaspora à l’international, les scolaires… Il faudra pouvoir les accueillir dans des infrastructures, c’est une entreprise globale qui implique différents acteurs économiques dans le domaine touristique.

Ce programme peut-il être un levier sur la dénonciation de l’esclavage moderne ?

C’est un sujet tabou, même s’il s’agit d’une réalité. On dénombre des millions d’esclaves modernes, dans l’exploitation, des enfants, des femmes et même dans l’industrie. Les résistances des gouvernants dans les pays concernés et même de la population sont fortes. Ces pratiques perdurent. Nous espérons que ce programme permettra un débat et des actions. Les abolitionnistes ont lutté, il y a plusieurs siècles pour mettre fin à la traite et à l’esclavage, aujourd’hui, un choix de société s’impose lorsqu’on achète un maillot à 2€, sans se poser la question de sa provenance et de son prix. Nous sommes aussi responsables de cela.

 

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