De la feuille de vigne à la burqa

Publié sur le journal féminin algérien Dziriya le 10 avril 2016


Comme je t’en veux, Ève, d’avoir succombé au fruit de la connaissance. Toi qui t’ébrouais nue comme un ver dans le jardin d’Eden, pourquoi avoir lorgné ce satané feuillu ! Vois, comme depuis tes filles souffrent de ton geste émancipateur !

Je ne te parle pas de ces enfantements douloureux, de nos inégalités sociales et professionnelles, ou ces asservissements en tous genres, non, vois-tu, je voudrais te parler de ce corps engendré  paraît-il de la côte d’Adam. Cette redevance éternelle qui nous met sous tutelle, et, là, bien-sûr, je ne fais pas allusion à la loi salique et autres lois de sujétions, car, c’est bien connu, tes filles n’ont pas d’âme, encore moins de jugeote, et il leur faut de bons maîtres pour les diriger. Ah ! Qu’elle me reste à travers la gorge cette fichue pomme (ou autre fruit à ta convenance !)

Entre deux écritures d’article, mon téléphone bipe. Un message : «Boycott Marks & Spencer qui fait fabriquer des burqas ou dérivations et les distribue. Cela contribue à la progression de la banalisation de l’asservissement de la femme. L’égalité des sexes est aussi un devoir d’homme ! »

Ma première réaction ? « Mais qu’est-ce qu’il me rase, celui-là, à me parler de l’asservissement de la femme et du devoir de l’homme ! » Puis, je me décide à appeler ce  soldat de la cause féminine : « II faut libérer la femme du joug des Islamistes, c’est une question universelle, elles sont soumises à cet obscurantisme, c’est une honte, tout ça pour du fric, on ne peut pas autoriser ce genre de chose en France et en Europe… »

Ah ! Ève, rebelle et endiablée, as-tu manqué de clairvoyance ? Les oracles se sont-ils penchés sur la destinée de tes descendantes ? Tissé autour de nos membres, ce suaire chauffe les sangs et les sens de l’humanité. Inlassablement, tes filles ont été ramenées à un bout de chiffon que l’on brandit à toutes les sauces, politiques, déontologiques ou religieuses… Ce bout de toile sur lequel on brocarde des anathèmes et autres fatwas… est alourdi par des postillons. Dans cette arène mondiale, les picadors invectivent ou lapident, (selon les us des pays) ces femmes qui osent se vêtir différemment.

Faut-il s’alarmer devant l’engouement des maisons de couture ?

« La maison de couture Dolce & Gabbana lance sa première collection de voiles pour femmes musulmanes ! La marque japonaise Uniqlo dévoile ses voiles islamiques.. »

Polémique, à l’heure de la « Mode Islamique ». Certains créateurs trouvent logique de s’adapter à cette mutation de la mode, tandis que d’autres l’estiment choquante. Les grands titres de presse soufflent sur ce phénomène de la mode «islamique ou musulmane ». On peut s’interroger sur les termes employés, mélange de genre : musulmane sous entendrait de facto, islamiste ?
Mode aliénante ou émancipatrice, les créateurs s’amusent pourtant à faire bouger les lignes : ajustées, sensuelles, dentelle et transparence, maquillage aguicheur, démarche langoureuse… les mannequins s’affichent dans tes attitudes libérées et bravaches.

Ma tendre et chère aïeule, si je t’écris ce billet, ce n’est pas pour te tourmenter, car tu as eu ta dose d’afflictions, de remords, de regrets et peut-être… Un peu d’espoir ?
Tu nous as légué, ton ancestrale feuille de vigne que j’ai remisée dans une malle au grenier, mais depuis ta déchéance divine, nous avons fait démonstrations d’imagination ! Peaux de bêtes (Censored river scene), du pagne au drapé, des parures à entrelacs et nœuds de serpents (tiens le revoilà celui-là !)  puis la rupture égalitaire apparaît « Le milieu du XIVe s. est marqué par la différenciation entre les vêtements masculins (court) et féminins (long). »*

Les modes se succèdent et enferment davantage nos corps hypothéqués : corset, baleine, soutien-gorge, armatures et autres froufrous infirmatifs…

En 1960, c’est le scandale de la minijupe. Dès son apparition dans la rue, entretenue par les journaux de mode, cette scission révolutionnaire, inspirée par, Mary Quant et André Courrèges, chiffonne les mentalités les plus droites. Pourtant, l’audacieuse entend s’affirmer dans une Europe en effervescence.  Les femmes sont déterminées à revendiquer leur droit et leur liberté de penser et d’agir.

Montaigne disait :  » Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage « 

Chère Ève, tu n’es pas dupe,  ainsi va-t-il des modes qui se font et se défont. Il ne s’agit pas là d’un manifeste pour le port du voile, mais de la liberté de chacune à porter ou non ce sacré fichu ! Et encore moins mépriser l’intelligence ou le discernement de celles qui osent s’en parer au risque de les comparer à « des nègres américains qui étaient pour l’esclavage »1.

De toi à moi, il nous reste un souvenir, meurtri comme un trognon pourri, celui où tu courrais nue dans le jardin d’Eden…

* http://www.histoiredesarts.culture.fr
http://www.dziriya.net/societe/article.php?p=3173&title=de-la-feuille-de-vigne-a-la-burqa

1) Propos de Laurence Rossignol, ministre des familles et des droits des femmes (30/03/16)

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