Publié sur le journal Zamman France le 14 mars 2016

Hakan Günday, écrivain turc, lauréat du prix Médicis étranger 2015 pour son roman Encore était au festival des littératures à Nantes du 10 au 13 mars. Il revient sur la confiscation par le pouvoir turc, de la liberté d’expression. 

 

Que pensez-vous de la censure qui touche la presse, et les journaux turcs de toutes sensibilités comme récemment la mise sous tutelle par le pouvoir, du quotidien Zaman, de l’agence de presse Cihan, ou le quotidien Cumhuriyet ?

C’est une malheureuse habitude. Quand, j’étais enfant, certains journalistes étaient tués. Aujourd’hui, ils sont emprisonnés ou comparaissent devant les tribunaux, la pression économique sur les journaux, même si elle prend des allures légales, musèle la parole des journalistes qui apportent des informations différentes aux déclarations officielles.

À chaque nouveau gouvernement, ce phénomène est constaté. Ces gouvernements successifs forgent leur propre mégaphone pour un maximum de bruit, d’autant qu’il y a une profusion de journaux, de chaînes télévisées.

Certains médias sont des supporters du gouvernement, et ne racontent qu’un tiers de ce qui se passe dans ce pays.

Le métier de journaliste est difficile, même pour un tweet, tu peux avoir des ennuis. La censure fonctionne sur les supports les plus médiatisés, c’est le cas de la Turquie mais aussi d’autres pays.

Quelles sont les conséquences d’après vous ?

Il y a deux sortes d’informations, celles qui arrivent à nos pieds sans faire le moindre effort, souvent manipulées, et, celles pour obtenir la vérité. Elles sont comme des artères qui alimentent le cœur.

Chaque fois qu’un journal est fermé, change de propriétaire, ou subit des pressions, le peuple se coupe de la vérité. Cela veut dire que la relation avec la réalité est faussée, qu’il ne reste qu’une vérité en noir et blanc !

Nous avons besoin de ces sources d’informations différentes, pour que les lecteurs fassent des comparaisons, puissent analyser la situation du pays, sinon les turcs deviennent idéals à gouverner. La confusion est délibérée, le mot terroriste est extrêmement utilisé, il n’y a rien entre l’innocence et le terrorisme, pas de nuance…

La justice en Turquie a perdu ses références et devient un outil politique ce qui induit que ce système social, de dernier recours, vient de fermer ses portes aux citoyens.

Dans ce contexte d’atteinte grave et fondamentale à la liberté d’expression, les intellectuels turcs ont-ils un rôle à jouer ? Quel doit être ce rôle ?

En Turquie, il y a un phénomène de violences extrême, le fondement de nos institutions démocratiques est fragile, la vie humaine perd de sa valeur, les droits de l’homme…

Dès lors, tout ce que nous bâtissons devient artificiel. Les intellectuels doivent témoigner et relayer cette réalité, pour que la parole puisse se libérer et toucher l’opinion publique. Les académiciens font des pétitions et sont étiquetés comme traîtres.

C’est devenu naturel de dire ce que l’on pense car nous avons les outils qui permettent de nous faire entendre, grâce à Internet. Même le peuple peut s’exprimer, car il vit ces problèmes. Chacun fait de son mieux.

C’est comme un match de foot, le plus grand danger, c’est de raconter le match jour après jour sans parler des règles du jeu. Sinon tout paraît normal, notre quota de violence acceptable change. Les procès des journaux ou des journalistes, petit à petit, paraissent normaux.

C’est la pire des choses qui puisse nous arriver que de perdre nos références et nos principes universels, nous serons, alors, à la merci des sources officielles.

En ce qui me concerne, j’écris depuis 15 ans. Je n’ai pas rencontré de censure. Les romans sont des textes cachés entre deux couvertures, et glissés entre d’autres romans. Nous sommes dans une période où les cibles fondamentales sont les journalistes.

Quel lien entretenez-vous avec la France en tant qu’écrivain turc ?

C’est un pays dont la culture et les œuvres m’ont beaucoup inspiré. C’est l’essence de mon travail. À l’occasion du festival des littératures, je suis à Nantes, la ville de Jules Verne. Les premiers romans que j’ai lus sont les siens, c’est un lien fort.

Quand j’étais enfant, il y a un livre qui m’a beaucoup impressionné, que j’ai eu la chance de lire en français, Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Le français est une langue qui m’est précieuse.

Cela me touche de voir que mes textes ou mes romans écrits en turc suivent un parcours, une aventure différente en français, que des lecteurs s’intéressent à toutes ces histoires.

Je constate que leurs réactions sont différentes, culturelles, par exemple, dans mon dernier roman Encore, il y a une scène qui met en évidence la relation entre le passeur, tout-puissant, et le groupe d’immigrés. En France, certains lecteurs ou journalistes ont fait un parallèle avec les camps de concentration nazis. C’est lié à leur histoire et leur mémoire.

Lorsque je quitte la Turquie, je deviens une sorte d’ambassadeur. Avant toutes questions littéraires, on me demande ce qui se passe dans mon pays, sa situation politique…Alors que j’en ai un peu marre, de cette réalité dans laquelle je vis tous les jours. Mais c’est naturel, lorsque les informations vont plus rapidement que ma personne… D’abord, on parle de la politique du pays puis on vient à la littérature. Partout où je me déplace, je suis d’abord un passeur d’informations avant d’être un écrivain.

https://www.zamanfrance.fr/article/hakan-gunday-chaque-fois-quun-journal-est-ferme-peuple-se-coupe-verite-20454.html

Dénicheuse de sujets exceptionnels ! Journaliste et photographe

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