Paru sur le magazine Amina – mai 2017-

« J’écris pour expulser ma peur de la guerre», pour son premier roman publié en français, Le Messie du Darfour, paru en 2016 aux éditions Zulma, l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin nous convie à une formidable épopée empreinte de magie, d’humour et de poésie dans un pays dévasté par la guerre.

Ses romans circulent clandestinement au Soudan, où son oeuvre est très appréciée des lecteurs. Abdelaziz Baraka Sakin est un symbole de résistance pacifiste, un écrivain dont le calame décrit le quotidien des soudanais et de ses espoirs.

« Celui qu’on appelait le soi-disant prophète aurait ressuscité quarante personnes le vendredi précédent, il aurait donné vie à un joli corbeau, tout ce qu’il y a de plus vrai, à partir d’une simple plume à laquelle il aurait dit : «Vole » – et elle se serait envolée »

Le regard d’une douceur contagieuse, vêtu dans une traditionnelle chemise africaine, l’auteur raconte à travers cette métaphore extraite du roman Le Messie du Darfour, l’espérance miraculeuse des peuples violentés par une situation politique instable sous-tendue par les conflits tribaux ou religieux.

Né en 1963 à Kassala au Soudan, il doit s’exiler avec sa femme et ses deux enfants, en 2012, en Autriche. Ses ennuis débutent, en 2005, avec la publication de ses livres. Le ministère de la culture confisque, alors, ses écrits, tel que son roman Al-Jango (les clous de la terre) qui a reçu le prestigieux prix Tayeb Salih, à Khartoum, de même lors d’un festival de littérature en 2012, où l’ensemble de ses livres est aussitôt saisi et détruit. Il est Interpelé à trois reprises et mis sous surveillance militaire durant plusieurs mois, « j’ai été sommé de rédiger sous la menace une attestation dans laquelle je renonçais à écrire des romans. Pourtant, ce sont des histoires de fiction ! »

Ses histoires dérangent et Le Messie du Darfour avec ses traits de lucidité mordante, d’absurdité face à une situation inextricable n’échappe pas à la censure : « je voulais dénoncer la violence, les tortures de la guerre du Darfour. Il y a eu des milliers de Soudanais qui ont été exécutés, autant jetés sur les routes, d’autres ont pris le maquis… personne ne parlait d’eux. Ce livre est la mémoire de l’agonie d’un peuple.»

Issu d’une famille modeste, il a cette conscience de la responsabilité de l’écrivain dans la société : « ce n’était facile ni pour ma famille ni pour moi de faire des études et de devenir un écrivain. Aujourd’hui, j’ai cette responsabilité, celle de parler des plus démunis, de décrire leurs souffrances, leur joie, et leurs travers. J’ai ce devoir et cette gratitude vis-à-vis d’eux.»

Son récit est riche de ses souvenirs d’enfant : « dans les années 1970, à chaque fois que l’on entendait la musique militaire à la radio, nous savions qu’il y avait un nouveau coup d’Etat. Nous avons vécu la guerre de l’armée gouvernementale contre le mouvement populaire des rebelles au sud du Soudan. Je me rappelle aussi, qu’un ami a été attrapé par les militaires. Il a dû combattre les rebelles du Sud. Il est mort là-bas…». Plus tard, jeune lycéen, il participera avec ses camarades aux manifestations contre le régime du général Gaafar Mohammed Nimeiry : « nous ne comprenions pas les tenants politiques, mais nous assistions désespérément à la pauvreté croissante de la population. Cela nous révoltait. »

Des amazones africaines puissantes et guerrières

La révolte se mêle au désir de vengeance et emporte les personnages dans des aventures captivantes. Abderahman est belle et intrépide « c’était la seule à Nyala et sans doute dans tout le Soudan à s’appeler avec un prénom d’homme et sa cicatrice à la joue, terrible signe de beauté», écrit l’auteur. Un prénom masculin comme un talisman protecteur contre les viols et les séquelles psychologique qu’elle a subis par les janjawid, mercenaires cruels à la solde du gouvernement qui écument le Darfour. Elle rencontre Shikiri, enrôlé de force dans l’armée avec son ami Ibrahim et Sans plus attendre, « elle lui expliqua alors qu’elle avait attendu d’avoir un homme, un soldat courageux, qui la vengerait en tuant au moins dix janjawid, tandis qu’elle mangerait le foie cru de chacun d’entre eux », lit-on dans le récit. « Elle puise sa force dans sa féminité et dans sa masculinité, ce qui la rend singulière et plus puissante que les guerriers rebelles.» confirme l’auteur.

L’écrivain fait la part belle aux femmes, à la fois résistantes, amazones africaines, émouvantes, sensuelles : « les femmes au Darfour travaillent et sont libres. Leur parole est entendue. Une femme au Soudan, avec une simple chanson peut déclarer une révolution, ou peut, mettre fin à une guerre. Sa parole est tellement puissante qu’elle impacte de manière favorable ou pas la réputation d’un homme. D’ailleurs, beaucoup désignent les enfants par leur filiation maternelle, en disant, « Ould flena » le fils d’une telle.»

Le Messie du Darfour est un roman ponctué de contes où magie et sorcellerie jalonnent en filigrane le récit : « La population est sensible aux djinns, elle a la conviction qu’un homme peut se métamorphoser en un animal prédateur. L’imaginaire populaire est une forme d’échappatoire aux tourments de la pauvreté, des guerres… C’est un plaisir pour moi de conter à la façon de mes aïeuls, ces histoires de loup garou, d’homme-lion, et de femme à tête de serpent…. c’est aussi mettre un peu d’humour dans des situations dramatiques ».

Emporté dans le roman, le lecteur se trouve perdu dans une spirale où l’unité de temps ressemble à un sablier tourmenté : « ce qui importe pour moi dans l’écriture d’un roman, ce n’est pas l’histoire en elle-même, mais l’art de l’écrire et la façon de la réciter. La structure de l’histoire est plus importante que le noyau. C’est ce qui donne au roman cet anachronisme qui participe, en effet à un réexamen du temps et donne une dimension singulière aux personnages.»

Arrivé à ce terme de l’histoire, vous vous poserez la question inéluctable, mais qui est ce Messie du Darfour qui comme celui des Evangiles peut se targuer d’avoir des parents prénommés Marie et Joseph ? « Au Soudan, Jésus fait partie de notre tradition, il est le sauveur. Dans un monde d’injustices, chaque guerre appelle son Messie, il y a des faux Messie, des faux prophètes mais, celui-ci porte le nom de Jésus et il semble être l’incarnation de Jésus de Nazareth… » précise l’auteur, et d’ajouter « ce qui se passe au Darfour est apocalyptique, ce n’est pas n’importe quel sauveur qui pourra apporter l’espoir d’une vie meilleure, il faut que ce soit le vrai Messie. Certains profitent de la foi du peuple pour s’ériger comme le vrai Messie. Actuellement, il y a un va-t-en-guerre belliqueux qui se fait appeler le Messie du Darfour, et qui est à l’opposé du Jésus du Darfour du roman.»
Á demi-mot l’auteur dénonce les exactions du président actuel du Soudan,
Omar el-Béchir qui l’accuse : « d’une responsabilité criminelle ».

Pour l’auteur, la notion de responsabilité est importante dans le roman comme dans la vie. « Á chacun sa croix » entre deux coups de rabot, les charpentiers s’apprêtent à ériger les croix sur lesquelles seront crucifiés le Messie et ses disciples, et repoussent l’idée de leur responsabilité comme le font les soldats de l’armée, ou encore leur chef militaire… La question de l’éthique de la responsabilité est majeure : « Dans la guerre du Darfour, l’armée soudanaise et les mercenaires tuent et veulent faire croire que la responsabilité de ces actes incombe aux américains, à Israël… Ils accrochent leurs crimes odieux sur les patères d’autres pays, en disant que ce sont eux qui tirent les ficelles, qu’ils provoquent les conflits par le biais de leurs espions… Tout cela pour s’extraire de leur responsabilité, mais ce sont eux les criminels !»

Les ravages psychologiques sont très présents comme celle, décrite dans le récit, de l’extermination en masse des fous, jugés trop dangereux pour le gouvernement. Des stratégies arachnides afin de semer la discorde entre les tribus : « le représentant du gouvernement leur donna des armes et leur demanda de se défendre contre les exactions des tribus noires. Les bédouins lui demandèrent : – Mais qui sont ces noirs ? Il leur expliqua qui étaient les noirs, ce qui les rendit confus car tous les adjectifs utilisés correspondaient à chacun d’entre-eux…» écrit l’auteur qui dénonce, également, une autre stratégie de guerre, celle de la faim : «elle a un impact aussi sur l’économie du pays, axée sur l’achat des armes au détriment de la population.» Une paupérisation croissante de la population qui n’a plus les moyens de subsister ou de se soigner, selon l’écrivain, à laquelle viennent se greffer des conflits religieux : « la religion est majoritairement musulmane au nord du Soudan tandis qu’au sud vivent des communautés chrétiennes. Le gouvernement a trouvé-là, un prétexte pour accuser les sudistes de mettre en péril la sécurité nationale. C’est leur djihad. Mais aujourd’hui, la guerre s’est étendue au sein même des communautés musulmanes.»

Pourtant, il ait une figure christique, universelle, qui par la grâce de la parole et du geste va rassembler dans une procession miraculeuse les peuples. Il annonce que tout ce qui aura été détruit, fauché, massacré, ressuscitera… un trésor pour le futur, un rêve pour certains, un balbutiement d’espoir pour d’autres. Quant à l’auteur, il répond mi-figue mi-raisin : « ce rêve va se réaliser… un jour ! Le seul qui soit capable de répondre à cette question, c’est Jésus, Le Messie du Darfour…»

LaSolutionEsquimauAW

Dénicheuse de sujets exceptionnels ! Journaliste et photographe

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