Noire, héroïne d’hier et d’aujourd’hui

Paru sur  Amina mag mai 2017

Á l’occasion du  festival  des littératures à Nantes, Tania de Montaigne, romancière et journaliste, réveille la figure d’une héroïne, Claudette Colvin. Son roman Noire, paru en 2015 aux éditions Grasset, nous embarque dans la lutte antiségrégationniste de l’histoire américaine.

« [… ]désormais vous êtes noir, un noir de l’Alabama dans les années 50 »,  Montgomery, une ville sudiste de l’état de l’Alabama. Le 2 mars 1955, une jeune étudiante noire assise dans un bus refuse de céder son siège à un passager blanc. Elle est la première femme, avant Rosa Parks, à s’indigner publiquement contre les lois ségrégationnistes. Claudette Colvin ou l’histoire d’une héroïne (quasi) anonyme dont le geste sera à l’origine du  boycott des bus de Montgomery  qui aura un retentissement international.

Qui est Claudette Colvin ?

«  Elle résonne dans notre histoire, elle est à la fois ceux qui sont mis à la marge, et ceux qui ne le sont pas. N’importe qui peut se reconnaître dans ce trajet-là, bien au-delà de ceux  qui penseraient que la couleur fait écran. Dès l’instant, où l’on accorde à l’autre quelque chose de soi-même, tout est un sujet. Sauf lorsqu’on a décidé que l’autre ce n’est pas moi, et qu’on pourra le  découper à la machette, l’envoyer dans  des fours crématoires, et qu’il n’y aura aucun problème puisque l’autre n’est pas moi. Dans mes recherches sur  Claudette Colvin, j’ai découvert  deux lignes sur elle… qui étaient fausses.  J’ai tenté de la rencontrer, mais elle s’est refusée à parler. Cette femme a été mal traitée par l’histoire. Elle n’avait pas  l’étoffe pour subir cette violence-là.  C’est incroyable qu’elle ait fait non seulement ce geste, mais qu’elle ait plaidé non coupable et attaqué la ville. Personne ne l’avait fait avant elle ! »

Mené par les femmes, leur combat a été volé par les hommes. Elles n’étaient pas en mesure de le porter ?

« Les combats ont été menés par les femmes car se sont elles qui prenaient le bus, c’était leur réalité quotidienne. Pourtant, si le boycott a fonctionné et que la ségrégation est tombée, c’est, pour une autre raison, grâce aux femmes blanches ! Avec le boycott,  elles sont ramenées  à leur condition de femmes, plus de bonnes pour faire leur ménage ! Elles vont mettre en place des stratégies : les chercher en voiture, leur donner de l’argent pour prendre le taxi… mais, pourvu qu’elles viennent !

Néanmoins, à cette époque, une femme est vue  comme une mère de famille et la religion est prégnante.   Quand on présente pour la première fois Rosa Parks  à la presse, elle demande au pasteur, Martin Luther King, ce qu’elle doit dire, il lui répond : « vous en avez assez dit », alors que jusque-là, elle n’ a  pipé  mot.

Leur combat a été volé  parce qu’elles ont aussi tendu les mains !  Quant à Jo Ann Gibson Robinson, qui était capable de lancer le boycott, d’imprimer seule 50 000 tracts en catimini, elle accepte de disparaître quand le mouvement s’est mis en marche.

Ce qui est intéressant, c’est de constater que toutes ces femmes ont écrit leur biographie après avoir fait leur vie. Elles ont eu le temps de réfléchir, de ne pas se tromper… contrairement à leurs homologues masculins qui ont publié leur récit illico.

C’est un autre combat de fond,  inconscient. Aujourd’hui, encore, les femmes  ont quelque chose avec l’idée du risque qui n’est pas intégrée, alors que les hommes sont pensés dans le risque. Une femme n’accepte de prendre la parole ou un poste que lorsqu’elle pense être compétente à 80% . Un homme à 35 %, il fonce ! Elles s’obligent à la perfection. Je suis étonnée de me reconnaître là-dedans. Pourtant, j’ai été élevée par des femmes qui se démerdaient dans la vie. Techniquement et physiquement, je devrais avoir l’exemple… ben non ! C’est purement de la culture mais c’est intégré comme de la nature ! »

Rosa Parks  une mystification ?

« Ce n’est pas une mystification mais une invention à plusieurs égards. Dans son autobiographie, on découvre une militante déchaînée et non pas une gentille dame qui faisait de la couture.  Dès le départ, elle souhaitait  une mobilisation pour Claudette Colvin qui aurait pu être cette héroïne, mais  l’arrêté  de 1954 rendant  la ségrégation à l’école illégale modifie la façon dont les militants de la NAACP (Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur ) vont lutter. Il faut être irréprochable, particulièrement les femmes.  Claudette Colvin est une jeune étudiante, on  ne sait pas ce qu’elle va devenir, elle est très pauvre, et trop noire, ce n’est pas bon pour l’image.  Il faut une personne qui  apaise les communautés, une projection enviable pour les noirs, donc pas trop foncée de peau,  les cheveux un peu raides.. et pour les blancs, si possible issue de la classe moyenne. En réalité, Rosa Parks est  pauvre, mais grâce à son métier, elle porte des toilettes chics. Son militantisme est effacé,  si elle ne s’est pas levée de son siège, c’est parce qu’elle avait mal au pied…  Ainsi, les femmes sont remises à leur place ! Cette action ne partait pas de la tête mais du pied ! Rosa Parks est une victime,  et une victime a tous les droits. Une victime  un peu christique, un peu Vierge Marie qui symboliquement aurait enfanté Martin Luther King, son fils spirituel.»

Présenter Noire à Nantes, ancien port négrier de France, est-ce un pied de nez à l’histoire ?

« Je porte le nom de ma mère qui est antillaise. Il est lié à la traite négrière, donc le nom d’un maître.  Moi, je n’étais pas dans les champs de coton, alors, quand des gens  me parlent comme des blancs honteux, de m’avoir « esclavagisé » alors que ce n’était ni eux, ni moi… Et d’un autre côté, certains ne veulent s’envisager que dans ce passé : une optique postcoloniale un peu trafiquée, qui enferme. Ce qui est intéressant dans une identité, c’est qu’elle doit montrer que nous sommes mobiles….  Bien-sûr, ça frotte  en France comme en Afrique, où il y a eu des rois qui ont commercé avec leurs sujets… L’histoire est une matière dans laquelle nous sommes. Á un moment, il a été possible d’avoir une pensée et un commerce avec ce principe-là,  celui de décider à partir de quelle goutte de sang, un humain ne l’est plus. Quand j’ai écrit Noire, je voulais montrer que la mécanique est toujours sous-tendue par l’économie, une main-d’œuvre gratuite et renouvelable qu’on peut faire reproduire… Aujourd’hui, ce qui est importe,  c’est que ça frotte dans le bon sens : voilà ce que l’humanité est capable de produire… de pire, et en même temps  l’humanité est capable de penser le pire pour essayer de faire quelque chose. Le problème, c’est quand ça reste figé.»

Tania de Montaigne
Vous écrivez « Blanche à tout prix, c’est notre lot…  » autre chose est à inventer ?

« Dans l’histoire de la lutte,  il faut être claire de peau, mais pas trop ! C’est parce qu’il y a une relation entre deux personnes que les choses existent et que se travaille la  projection de soi, non plus en fonction de sa famille où de son univers, mais  vers un objectif qui serait celui d’une réussite ultime…  Il faut sortir de la victimisation et les femmes doivent agir.

Il y a deux ans, j’ai accompagné, à Brazzaville mon père qui est congolais. Comme une bonne française qui se fait des projections sur l’Afrique, je me suis dit cool, je vais rapporter des supers produits comme du beurre de karité… En fait, je n’en ai pas trouvé, car les femmes n’ont pas leurs cheveux naturels, elles ont toutes des perruques ou des tissages, ce qui est dingue car il fait plus de 40°c et que le climat est hyper humide. De leur côté, elles me regardaient comme si j’avais un slip sur la tête ! Elles, très maquillées, les sourcils  complètement épilés… moi, avec mes cheveux naturels, j’étais  la négation de la beauté. Mon oncle m’a dit  : « on va t’emmener te faire coiffer, quand même ! » Pour moi, c’était inattendu ! Mon idéal de vie, ce n’est pas que tout le monde soit coiffé et maquillé comme moi,  c’est qu’il puisse y avoir ce que j’ai vu à Brazzaville et moi. Et, que moi, ce ne soit pas la honte !

Cette  chose qui doit être réinventée,  doit aller au-delà d’une norme fantasmée. Je ne crois pas d’ailleurs qu’une femme blanche en  soit affranchie quand elle s’échine à vouloir ressembler à une ado alors qu’elle a le double de son âge,  et qu’elle veut s’habiller dans du 34 !  Les hommes n’ont pas une injonction aussi forte, d’ailleurs,  les femmes disent d’eux qu’ils vieillissent mieux que les femmes ! Ah bon ? »

Faut-il envisager de nouvelles luttes avec l’élection du nouveau président des Etats-Unis ?

« Lorsque le livre est sorti, les statistiques recensaient un meurtre de personnes noires  tous les deux jours.  L’histoire de la lutte antiségrégationniste est extrêmement récente et que paradoxalement, les américains aient élu un président noir, c’est complètement délirant ! On vient quand même d’une démocratie où on pouvait décider qu’une personne noire ne pouvait pas faire d’études, que des gens ne pouvaient pas se marier parce qu’ils n’avaient pas la même couleur, qu’on pouvait tuer des gens sans qu’il y ait de plainte de déposée…

Aujourd’hui, on peut supposer que l’effet Trump, de la même façon que,  si, en France,  Le Pen est élue, permettra à certains de se sentir très à l’aise à commettre certains  actes qu’ils ne feraient pas, par ailleurs ! Que ce soit l’extrême-droite ou  les communautaristes de tous bords, de  couleurs ou de religions,  leur propos est de morceler l’humain grâce au pouvoir de la peur…  Il y a cette pensée qu’être civilisé, c’est être libre sans entrave, c’est strictement l’inverse !  La civilisation commence quand on s’empêche certains actes et non pas quand on s’en autorise. C’est le principe du contrat social.»

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