Abdellatif Laâbi « On écrit rarement avec le bonheur »

Paru sur le magazine Jeune Afrique 7 au 13 mai 2017

Ni l’âge ni l’emprisonnement n’ont altéré sa combativité contre l’arbitraire. À 75 ans, l’écrivain Abdellatif Laâbi continue d’éclairer le monde par ses écrits. Le recueil Petites Lumières, paru aux éditions de la Différence en février 2017, s’attache aux enjeux de la culture, au devoir de mémoire et aux combats contre l’écrasement de l’humain.

Dans Petites Lumières, vous rendez hommage à certaines figures littéraires ou politiques, pourquoi celles-ci ?

« J’ai réuni dans ce livre des écrits sur la littérature, la culture, sélectionnés parmi des centaines d’autres, ainsi que des conférences, des prises de position ou des coups de gueule, des hommages que j’ai rendus à de grands frères en littérature, en poésie et en humanité. Des figures emblématiques, tutélaires, qui ont compté dans ma vie. Nelson Mandela à titre d’exemple. N’ai-je pas vécu un petit peu de ce qu’il a vécu ? Il est aussi un grand symbole dans la conception et la pratique de la politique à l’échelle universelle car il est l’un des rares chefs d’État qui, à un certain moment, s’est dit : “Je laisse ma place à la relève.” Il est parti de lui-même. Après trente ans en prison, ce n’est pas le pouvoir qui l’a motivé, mais la libération de son peuple, la réconciliation des différentes composantes de ce peuple. Aimé Césaire, quant à lui, représente le grand frère en poésie pour les gens de ma génération, celui qui a ouvert la voie pour la décolonisation des esprits C’est la tâche à laquelle nous nous sommes d’ailleurs attelés au sein de la revue Souffles dès 1966, jusqu’à son interdiction en 1972. Mohammed Dib, cet immense écrivain, malheureusement pas assez reconnu y compris en Algérie. Un jour, j’en suis convaincu, on lui reconnaîtra sa vraie place dans la littérature universelle. Tahar Djaout, mon ami, assassiné à Alger en 1993 par des fanatiques islamistes lors de ce que l’on appelé la guerre civile. Il était un merveilleux écrivain, poète, journaliste. Je n’oublie donc pas mes morts. Il y a enfin Gabriel Bounoure, mon professeur de littérature française à la faculté des lettres de Rabat. Sa lecture de mes premiers textes poétiques avec l’œil de l’immense critique littéraire qu’il était m’avait beaucoup encouragé. En outre, c’est lui qui, dans le sillage de Louis Massignon, m’avait ouvert les yeux sur le patrimoine culturel et spirituel arabo-musulman. »

Vous avez choisi d’insérer dans ce recueil un texte sur le monde carcéral, La Parole confisquée. Que représente-t-il ?

« Ce texte est la préface du livre éponyme où j’avais réuni un certain nombre de textes et d’œuvres plastiques de prisonniers politiques marocains. À ma sortie de prison, en 1980, c’était pour moi une façon de continuer à penser à mes camarades qui y étaient restés, de leur rendre hommage. En prison, nous avions créé une revue culturelle manuscrite : As-Saha (La Cour). Beaucoup de textes de La Parole confisquée ont été d’abord publiés dans cette revue. Lors de la sortie de cette anthologie, je n’en avais pas signé la préface. Je sortais tout juste de prison et c’était trop risqué. J’ai donc demandé aux éditeurs de le faire à ma place. Aujourd’hui, Petites Lumières me permet de rétablir la vérité. »

Vous dénoncez l’état de déshérence de la culture, « celle des Marocains en passe de devenir des frustrés de la culture ». À qui la faute ?

« Pourquoi la culture est-elle un champ en déshérence ? Je pointe d’abord la responsabilité du centre du pouvoir, à savoir la monarchie. À l’époque du roi Hassan II, le régime a cherché à soumettre la classe politique, à bâillonner les intellectuels. Ces derniers se sont donc opposés à lui, frontalement. C’est au cours de cette période que l’école publique va connaître un processus d’abandon et de dégradation voulu et organisé qui ira en s’approfondissant, au point qu’aujourd’hui l’école marocaine ne fait que produire de futurs chômeurs et éventuellement des extrémistes. J’ai abordé ce problème dans mon livre Un autre Maroc. Il y a aussi la responsabilité de la classe politique dont les différentes composantes n’ont jamais eu un véritable projet culturel. Il y a enfin la responsabilité des intellectuels et des créateurs eux-mêmes qui manquent depuis quelque temps de combativité. Ce n’était pas le cas dans les années 70, où leur combativité a été telle qu’elle a déchaîné la répression ! Cela a eu des effets pervers et a entraîné à la longue une sorte de lassitude, d’acceptation de la situation. Bien sûr, il y a eu des exceptions. Or, il ne peut y avoir de projet démocratique sans que la culture soit au centre de la politique. La culture elle-même englobe l’enseignement dont la fonction est de préparer les individus à devenir de véritables citoyens, des personnes capables de penser par elles-mêmes, ayant acquis un esprit critique. Faute de tels choix politiques, et si l’on ajoute à cela le fait qu’aujourd’hui encore de 30 à 40 % de la population reste analphabète au Maroc, comment voulez-vous que le peuple ressente un besoin vital de culture ? »

Vous rêviez d’une carrière de cinéaste. Finalement, votre déclic de l’écriture serait-il lié à la frustration ?


« On écrit avec ce qui nous manque. Or, ce qui nous manque dans nos vies est énorme : la justice, la dignité, les libertés individuelles, l’égalité entre les hommes et les femmes… Nous vivons dans un monde qui nous blesse, nous angoisse, nous menace au quotidien. Cette réalité offre un champ d’investigation immense pour la littérature qui remplit plus pleinement son rôle dans les phases de détresse où l’homme s’interroge, se remet en question, et parfois en cause. La poésie et la littérature accompagnent ces questionnements, pas nécessairement pour leur apporter des réponses, mais pour cristalliser celles-ci, les remettre sur l’ouvrage de la pensée et de l’action. On écrit rarement avec le bonheur. »

Dans quelle mesure la figure de votre mère a-t-elle marqué votre poésie ?

« Ma mère était une dame révoltée contre sa condition. Elle pestait en permanence contre les contraintes qui étaient imposées aux femmes, y compris le voile, déjà à cette époque-là. Alors qu’elle était analphabète, elle avait un usage de la langue d’une grande inventivité. Je parle de la darija, l’arabe populaire marocain, qui est en train de dépérir, hélas ! Au cours de mon enfance, j’étais au contact de ce trésor, fasciné par la façon dont ma mère parlait. Ce n’est que bien plus tard que je me suis rendu compte à quel point cette fascination a été déterminante dans le besoin d’écrire qui s’est emparé de moi et dans la pratique singulière de l’écriture qui va devenir la mienne. Je peux donc dire que l’usage que ma mère faisait de la langue a été déterminant dans l’éclosion de ma vocation d’écrivain. »

En avril 2016 a eu lieu la commémoration du cinquantenaire de la création de la revue Souffles à la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc. Elle a donné lieu, en janvier dernier, à la publication du livre Une saison ardente, Souffles 50 ans après. Est-ce là la revanche d’un travail intellectuel collectif longtemps censuré ?

« Il arrive ainsi que la marâtre Histoire rende la justice avec équité. Je ressens les choses ainsi. Alors laissons de côté la vengeance. L’expérience de la revue Souffles a représenté un moment déterminant dans la marche de la culture marocaine et maghrébine vers son universalité. C’est une expérience qu’un pouvoir archaïque a voulu étouffer, bâillonner. Pendant plus de vingt ans, une sorte d’amnésie a été organisée autour d’elle. Malgré tout, son message a continué à se transmettre, notamment au sein des nouvelles générations. Il y a une logique de l’Histoire qui n’est pas celle des tyrans. C’est une histoire parallèle qui connaît parfois des moments heureux. Ce que nous avons vécu durant ces trois jours du mois d’avril 2016 à Rabat est exceptionnel. Les survivants de l’aventure de Souffles ont été de nouveaux réunis. Les familles de nos compagnons de route qui nous ont quittés étaient là. Et pour que cet événement accède à la mémoire collective, il y a eu la publication, à Casablanca, d’Une saison ardente, Souffles 50 ans après, aux Éditions du Sirocco. Ce livre réunit les actes du colloque international qui s’est tenu à cette occasion sur l’expérience de la revue, un florilège des textes les plus significatifs de Souffles, ainsi que de multiples documents, dont ceux en images de l’exposition des peintres de Souffles présentant des œuvres d’époque, et qui a été un moment fort de l’événement. »

Aujourd’hui, êtes-vous heureux ?

« Je ne connais pas l’apaisement. S’endormir sur ses lauriers, c’est très dangereux pour un artiste, un créateur. Il faut qu’il soit capable de se remettre en question, régulièrement. Je suis comme sur une corde raide, en permanence. La vraie question pour moi, c’est d’être vivant. Je crois que la vie est là, en moi, très forte, et c’est ce qui compte. C’est beaucoup plus important que le bonheur ! »

Extrait : Hommage à Aimé Césaire
«Azizi,
Permets-moi de rappeler ici un autre aspect de ce que l’on te doit, en partant de mon expérience personnelle. Toi, l’Antillais, tu m’as fait réellement découvrir mon africanité. Un peu comme Léopold Sédar Senghor l’avait fait pour toi, de ton propre aveu. Et si du sang noir ne coule pas dans mes veines, la mémoire de l’esclavage fait partie de ma mémoire, le cri de l’homme noir fait partie des fibres qui ont tressé mon propre cri contre le déni de notre humanité pendant la nuit coloniale, l’oppression que nous continuons à subir depuis les indépendances trahies, l’obscurantisme qui cherche de nos jours à confisquer les quelques libertés arrachées de haute lutte au cours des dernières décennies.

Tu vois, Aimé, que la transmission s’est faite de toi à nous, et que rien de ce que tu as défriché, ensemencé, fait pousser au fin fond de l’âme ne s’est perdu. Tu as enrichi notre trésor d’humanité et nous as rendus plus dignes. Tu as extirpé de nos cœurs et nos corps martyrisés le venin de l’intolérance et de la haine. Et, comme le disait un de nos poètes maghrébins, tu as permis que nous devenions des « citoyens de beauté ». Gloire à toi !»

 

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