Violences et agressions, des musulmanes voilées témoignent : « Est-ce que je dérange à ce point-là ? »

Paru sur Gazelle Mag

L’affaire des arrêtés anti-burkini a créé de vives polémiques l’été dernier, en France et à l’étranger. Dans cette ambiance délétère marquée par les attentats et l’état d’urgence, des amalgames se sont installés dans l’opinion publique : « les terroristes sont musulmans et tous les musulmans sont terroristes » déclarait un restaurateur refusant de servir des clientes voilées dans son établissement. La musulmane voilée devient, malgré elle, un enjeu majeur des politiques. 

Depuis les attentats de janvier 2015, l’islamophobie gagne du terrain et s’affiche ouvertement dans la rue et les lieux publics, sur les réseaux sociaux… Les femmes musulmanes voilées sont les premières victimes. Selon un sondage IFOP, en 2016, pour Le Figaro, 63 % des Français sont opposés au port du voile en général. Leur méfiance ne cesse de croître, pour certains l’islam évoquerait l’intolérance et ses valeurs seraient incompatibles avec celles de la République Française. Ainsi, le port du voile serait un signe visible d’oppression.

Qui sont ces femmes que la République Française entend libérer de leur voile « oppresseur »? Elles s’appellent Zohra, Khadija, Nathalie et Joy. Elles témoignent de leur expérience douloureuse et dénoncent les effets dangereux de cet acharnement : exclusion sociale et professionnelle, repli, dépression…

Zohra fondatrice de l’association Smile 13 (Soeurs marseillaises initiatrices de loisirs et d’entraide) avait privatisé une « journée burkini » dans un parc aquatique de la région de Marseille, prévue le 10 septembre 2016. Le 4 août un arrêté interdit l’événement au motif de risque de troubles à l’ordre public. Depuis l’association a été dissoute. À l’origine ? Des accusations du Front national menées sur les réseaux sociaux.

« Nous avons eu peur pour nous-mêmes. Surtout lorsque la présidente a reçu une lettre de menaces avec les balles provenant de membres du Front national. On nous a accusé de recevoir des subventions des frères musulmans, que nous faisions parti de Daech, on a laissé entendre aux médias que nos activités étaient suspicieuses… C’est décevant de constater que tant de gens peuvent croire à de telles choses ! C’est une grande souffrance. Nous attendions 1 000 personnes, femmes et enfants qui se réjouissaient de cette sortie. Parmi eux, il y avait aussi des chrétiennes, des athées, qui sont gênées de montrer leur corps car ont des cicatrices liées à la maladie… La pudeur concerne un tas de femmes et pas uniquement des musulmanes ! Cette violente polémique nous a obligés à dissoudre l’association, quel partenaire accepterait dorénavant de privatiser son établissement ?
Pour nos 200 adhérentes, Smile13 était un lieu de rencontre et d’échange, pour rompre leur isolement. La majorité d’entre-elles sont des femmes françaises converties, célibataires et d’autres divorcées qui vivent seules avec leurs enfants. Personne ne les oblige à porter le voile ! Moi-même, je ne suis pas voilée ! Les gens ont peur, ils ont peur parce qu’ils ne nous connaissent pas. Nous réfléchissons à repartir sur une nouvelle structure. Plusieurs membres se sont portés volontaires car elles sont tellement déçues de ne plus pouvoir faire des activités.»
Khadija, diplômée d’un Master II en Droit, vit à Metz. Elle s’interroge : « Est-ce que je dérange à ce point-là ? »

« J’avais 18 ans, je portais le voile depuis peu. Ce jour-là, je me suis fait interpeller en plein centre-ville par une dame, criant qu’il y avait des femmes qui s’étaient battues pour l’émancipation, que c’était honteux, qu’elle était choquée par mon apparence. Je portais un simple foulard coloré, avec un jean et une tunique. Je suis devenue toute rouge, je n’ai rien compris, j’ai juste baissé la tête, j’ai cherché autour de moi des soutiens, il n’y avait personne. J’ai eu honte de me faire interpeller en public, je me suis posé des questions, sur la légitimité de ce que je porte, est-ce que je dérange à ce point-là ? À 18 ans on n’est pas tout à fait construit, le paraître est extrêmement important. J’ai pris conscience des regards insistants, comme à la caisse du supermarché, où l’hôtesse articule exagérément ses phrases, sous-entendant que je ne sais pas parler le français. C’est insidieux au
quotidien, il est difficile de décrire ces attitudes non verbales. Il y a un blocage, un malaise par rapport à notre personne. À la suite de cette agression, j’ai retiré le foulard, je n’ai pas supporté le regard des autres. Malgré cela, j’ai le sentiment de ne pas avoir été acceptée par les institutions et la société civile. Bien que j’essaie de m’intégrer, je reste à leurs yeux une Arabe, une femme, une musulmane avec ou sans mon voile. Je me suis sentie extrêmement isolée. J’ai craqué. Quelques années plus tard, avec la force de la conviction, j’ai reporté le foulard, dans un besoin de cheminement spirituel et parce que je me sens bien avec. Je ne me suis pas attachée aux textes ou aux injonctions mais plus à un ressenti instinctif. Cependant Je n’arrive toujours pas à me projeter dans l’avenir du travail. Je ne veux pas revivre encore ces humiliations, je n’en peux plus. Pour le
moment je n’ai pas de perspective, j’ai déjà un master en droit, il est là… Je passerai mon doctorat…  Mais je ne sais pas ce que j’en ferai ».
Joy  Anciot est convertie, elle revient sur son expérience douloureuse de lycéenne à Nantes.

« J’ai porté le foulard au cours de mon année de 3e. J’ai choisi de le porter dans un cheminement personnel, mes parents qui ne sont pas musulmans n’étaient pas ravis. Lorsque j’ai intégré le lycée, je ne m’attendais pas à avoir des problèmes. C’était sans compter sur l’acharnement de ma professeur principale et de la conseillère principale d’éducation. Elles m’ont fait vraiment la misère. Cela a commencé lors d’une sortie pédagogique, j’ai pensé que je pouvais porter mon foulard en turban. Nous prenions le tram, et là devant les usagers ma professeur m’a demandé de le retirer, j’ai
ressenti une grande humiliation, j’ai refusé. Elle m’a isolée du groupe d’élèves, comme si j’étais une pestiférée, c’était vraiment très impressionnant, les élèves, eux-mêmes étaient choqués, et avaient interdiction de m’approcher, prétextant que j’étais influencée ! Cette pression était insoutenable. Je n’avais plus le goût d’apprendre. Lors de ses cours, j’étais confinée au fond de la classe. Je ne pouvais même pas me confier auprès de la conseillère principale. Mes parents étaient régulièrement convoqués. Tension au lycée, à la maison… À quelques jours de mes 16 ans, j’ai envoyé une lettre de résiliation scolaire à l’Académie. Ce courrier a été rédigé avec l’aide de ma professeur ! J’étais vraiment désemparée, j’ai tenté les cours par correspondance, j’ai décroché au bout de deux mois.
Ça n’allait plus avec mes parents. C’était une période très difficile moralement. J’ai pris des cours de couture et j’ai lancé ma ligne de vêtement. j’ai été récompensé au concours Talents des cités, et aujourd’hui, je voudrais témoigner qu’il est possible de créer son entreprise en alliant ses convictions personnelles, contrairement à ce que ma professeur ou la Mission locale qui prétendaient que je ne pourrais pas travailler avec mon foulard et que je serais reléguée dans la cuisine ! »
Nathalie Afrie, convertie, est fondatrice de l’association L’éducation en héritage à Villeurbanne. Sa présidente Karima Mondon n’a pas hésité à interpeller Manuel Walls dans un article via la presse, en ces termes : « Monsieur le Premier ministre, ne nous libérez pas, nous le faisons très bien toutes seules, mais entendez-nous et surtout respectez-nous ! »

« Notre association promeut l’émancipation de tous, et vise à faire tomber les clichés auprès des femmes et des musulmanes. Malheureusement, nous subissons une discrimination notoire au niveau des institutions. Si nous avions été des musulmanes voilées qui faisaient du couscous, là où elles sont attendues, il n’y aurait pas eu de problème. Cette violence institutionnelle, provient là, où, on l’attendait le moins : celle des élues d’origine maghrébine ! Parce que nous portons le foulard, elles nous considèrent comme soumises et refusent de nous soutenir ! Si je me voile, c’est pour mon
équilibre intérieur et par souci de proximité avec mon Créateur. Aujourd’hui, je me sens réduite à l’étiquette « voilée », point barre, et à tout ce que cela véhicule dans certains esprits. Je me sens une citoyenne de seconde zone, jugée par bon nombre de concitoyens. C’est très violent au quotidien de créer du lien social et de déconstruire les clichés. »

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