Alain Mabanckou, un observateur des tremblements de la société congolaise

Écrivain et essayiste, Alain Mabanckou, nous invite à travers une fable Petit Piment vers une plongée de l’histoire du Congo-Brazzaville des années 1960-1970. Les pérégrinations d’un jeune orphelin de Pointe-Noire et de ses compagnons embarqués, malgré eux, dans les turbulences de l’indépendance, de la révolution socialiste… Entre destins brisés et fols espoirs, Petit Piment est aussi un récit coup de poing qui dénonce la pauvreté, les conflits ethniques, la condition des femmes, la corruption…
On vous décrit comme un ambassadeur de la francophonie Qu’est-ce que la langue française peut apporter au Congo-Brazzaville ?
« Comme la plupart des anciens pays colonisés par la France, la langue française a été imposée comme une langue officielle. Elle reste une langue extérieure introduite dans un territoire qui a écrasé les langues locales. Au Congo, on parle de 300 à 400 langues locales. La langue française devient la langue administrative officielle à côté de deux autres langues majeures le Lingala et le Kikongo. Elle facilite la communication entre des personnes dont la langue locale est différente et aussi entre africains : si un congolais et un sénégalais ne se comprennent pas, ils parlent la langue française.
Bien-sûr, je pense que le Congo peut vivre sans la langue française, mais je reste aussi persuadé que si le Congo et les autres pays anciennement colonisés, ne la parlent plus, ce serait la fin de la langue française. Le vrai bastion de cette langue n’est pas la France, mais ces anciens pays colonisés et ceux qui l’ont choisie comme langue officielle. Toute langue a son autonomie, sa littérature, a son indépendance, mais il arrive que dans l’histoire nous héritions d’une langue, elle est une trace de la colonisation, et en même temps, les langues françaises qui se parlent en Afrique ont aussi leur particularité ou particularisme, leur richesse, qu’il faut peut-être intégrer dans la traditionnelle langue française.»
Pourquoi avoir ancré Petit Piment dans cette période du pays entre 1969 à 1992 ?
« C’est la période de mon enfance et la plus évidente pour moi d’en parler. Je témoigne de mon époque, de ce que j’ai senti ou des obsessions que j’avais durant cette période. c’est celle que j’aime prospecter, et pour cela, je n’ai pas besoin de faire un tas de recherches, puisque j’ai vécu à travers cette histoire. C’est aussi dans toute l’Afrique, une période de turbulences politiques, des aventures communistes, de l’expansion des dictatures y compris au Congo-Brazzaville, dont le président est toujours là, depuis les années 70 ! »

Des personnages haut-en-couleur

Tous ces personnages, haut-en-couleur, comme Bonaventure, Maman Fiat 500, ou Papa Moupelo viennent-ils de vos souvenirs d’enfant ? 
« En général, ce sont des souvenirs d’enfance qui ne sont pas tout à fait réels parce qu’ils reflètent de mes obsessions de cette époque-là. La religion était présente, à travers ce personnage de Papa Moupelo, le communisme derrière l’image du directeur de l’institution et la pauvreté populaire à travers les quartiers malfamés, les quartiers des prostituées, et puis il y a l’errance de ces personnages comme Petit Piment ou ses amis, une enfance perdue dans une Afrique qui semble plutôt avoir l’air en mouvement : les années du boom pétrolier qui ne profite pas forcément au peuple, mais au gouvernement en place. La population attend quelque chose qui n’arrive jamais, du
coup, tous ces personnages sont en quête de bonheur. Cette quête se traduit parfois par la tragédie comme ici, où le destin d’un personnage va être bouleversé parce que l’on modifie le cours de sa vie qui n’est pas une vie luxueuse, mais qui lui est précieuse ».
Dans le roman, on découvre ce mélange de modernité occidentale et de croyances ancestrales, est-ce le cas au Congo ?
« L’imaginaire de beaucoup d’africains est partagé entre la culture occidentale imposée et les cultures africaines sur place. Le cerveau du colonisé est pratiquement divisé en deux entre la bataille de sa civilisation d’origine et la civilisation que l’on est venue lui superposer sur la tête. Cela se voit évidemment dans l’ensemble de tous ces textes écrits après la colonisation, c’est-à-dire comment gérer cette sorte d’inculturation intellectuelle qui est arrivée où pour parfois expliquer le monde, on est obligé de prendre les seuls instruments intellectuels que l’on a, c’est-à-dire la culture française et les croyances des cultures africaines. On croise dans ce roman à la fois les choses de la réalité et aussi les choses mystiques.»
Mais également des allusions à des personnages de romans occidentaux célèbres, africanisés, pourquoi ?
« on les tropicalise, un peu pour rester dans le domaine. Je revisite un peu quelques légendes occidentales qui sont parfois un peu les mêmes mais dans une autre géographie, des Robin des bois tropicaux, il y a pléthore en Afrique, les trois moustiquaires, je les dévie, cela veut dire aussi, que les africains ont la connaissance de la création littéraire occidentale, nous avons grandi avec cela. La position de l’écrivain africain est de revisiter ces mythes et voir comment ils s’appliquent dans le local. »

Les femmes, un statut déplorable en Afrique

Dans votre roman la condition des femmes est prégnante, qu’elle est leur statut aujourd’hui en Afrique ?

« La condition de la femme africaine est toujours à défendre. Je ne pense pas qu’aujourd’hui, on puisse dire avec certitude que la femme africaine a les mêmes droits que l’homme, que dans la société, elle est considérée à égalité… il y a toujours des injustices sur le plan politique. Un continent comme l’Afrique où pratiquement, il n’y a qu’une seule femme qui soit présidente, c’est au Libéria, ailleurs se sont des hommes, alors que dans la pratique c’est la femme qui est le socle de l’éducation dans les sociétés africaines. L’enfant est toujours aux côtés de sa mère et le père est toujours parti boire son pot dans un coin, jouer aux dominos avec les autres… Il faudrait poursuivre l’effort de libérer la femme africaine, et peut-être un jour si ce sont les femmes qui dirigent, il y aurait plus de poésie dans la politique… Pour l’heur, le constat est tel que la condition de la femme est déplorable dans le continent africain. »

Vous écrivez que « Petit Piment est un personnage fiction parce qu’il en avait assez d’en être un dans la vie réelle… » Ne pouvait-il, alors, prétendre à une fin heureuse ?
« Quand on écrit un livre, on ne sait pas quel destin aura le personnage, cela arrive telle que l’inspiration traduit les choses. De plus, je pense que ce n’est pas toujours facile de penser à un livre avec l’idée que cela finisse bien. Cela veut dire que l’on se contraint à une esthétique qui satisferait le lecteur pour éviter de le heurter. Je reste persuadé qu’on ne peut pas lier la littérature avec de bons sentiments, et si tel est le cas, cela implique que l’on ferme les yeux devant la réalité. Je suis persuadé que beaucoup de destins au Congo sont brisés et qu’il y a plus à guérir qu’à applaudir.

Le destin de ces personnages n’est pas modifié par leur propre volonté, mais par le poids du système politique. Petit Piment n’est pas méchant, il le devient parce que les autorités municipales et autres systèmes ont décidé de chasser les prostituées de son quartier, alors qu’il avait trouvé refuge auprès d’elles…

Le combat qu’il mène a une certaine noblesse puisqu’il se lie contre le système politique en place. Je laisse le personnage me dicter quel type de fin, il aurait et dans la plupart de mes romans, cela correspond un peu à la photographie de l’Afrique actuelle ; des gens cherchant des moyens de survie, mais, la plupart sont broyés par la machine politique. Dans cette histoire, personne n’est mort, peut-être parce que j’ai ce fol espoir que les personnages pourraient renaître de leur destin cabossé !»

Le Congo un pays en désarroi

Quel regard portez vous sur votre pays où vous prétendez être interdit de séjour ?
«C’est un pays en désarroi avec de 5 millions d’habitants. Le Congo-Brazzaville est un petit pays avec des richesses, un environnement fluvial, forestier, une géographie favorable à l’agriculture, mais nous sommes les derniers de la classe… Les pays comme, La Côte d’Ivoire, même s’ils ont eu des guerres civiles, travaillent sur leur cacao, le Sénégal a des transitions démocratiques plus intéressantes, même l’Afrique du sud, où il y a eu l’apartheid, a fait en sorte d’avoir une nation Arc-en-ciel pour le moins apaisée.

La jeunesse congolaise m’a écrit : « vous qui passez dans les médias si vous ne parlez pas de la situation du Congo, nous allons étouffer » Ce peuple ne peut pas accéder aux médias occidentaux et depuis 32 ans, subit la dictature d’un individu, Denis Sassou-Nguesso.

Dans aucun pays normal, civilisé, un président peut rester pendant 30 ans. Quand il est arrivé, à la fonction de président de la République, j’avais 13 ans aujourd’hui, j’ai 51 ans, si vous faites le compte, c’est comme si on collait aux américains Donald Trump pendant 30 ans ! Ce pouvoir est autocratique, dirigé par une famille qui a une main mise sur le pétrole, sur le pays, qui utilise l’armée, qui enferme ses adversaires comme le général Mokoko … Comme pour Petit Piment, le destin du peuple est lié au poids d’un système politique ».

download

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s