Nantes nord : « Je ne veux pas être le produit de mon environnement »

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Deux journalistes mènent une enquête sur le trafic de stupéfiants dans un quartier de Nantes dit « sensible ».  Rencontre    

 

15 h 00  route de la Chapelle-sur-Erdre.

Le soleil de février s’aventure timidement sur le quartier du Chêne-des-Anglais. De çi de là,  la lumière  irradie sur les parois vitrées des tours,  ravive  l’écorce des branches  décharnées,  et tombe en flaques dans le coeur jaune des  pâquerettes.

La route de la Chapelle-sur-Erdre  relie la ville à la campagne. Elle traverse comme une saignée  le quartier piqué de barres HLM. Sur ses abords, quelques commerces se tiennent frileusement  en rang serré : un salon de coiffure en berne, un bar replié derrière son rideau de fer, une épicerie… et dans une fissure,  un local associatif d’entre-aide.

 

J.P. est en retard. Je piétine sur le  trottoir sous les regards interrogateurs des traînards. Nous avons rendez-vous avec M un ex. dealer fraîchement sorti de « zonzon » comme il se plaît à dire. M nous attend dans « un coin tranquille » pour une interview. Il a cette crânerie que lui confère les galons de la prison. M deale dans la rue depuis qu’il est môme

« comme tout le monde… enfin, presque tous les jeunes qui traînent ici pour rien. »

Il prétend se débrouiller comme il peut pour « se faire un peu d’argent»   et soutenir sa famille  :
« Perso, il me faut 50 à 100 € par jour pour l’essence, mes cigarettes… Tu vois ? »

Sa clientèle ?

–  « ceux qui viennent de la campagne, des consommateurs de  » baïda »  (NDRL cocaïne). Les p’tits bourges, pfff, ils viennent à deux ou trois pour s’acheter 20 balles de shit »

M se vante de gagner « au minimum 500 € par semaine… moi, je vends, je ne consomme pas ! »

Soudain, il se tait,  se ratatine imperceptiblement ; une voiture de police vient de passer :  « les C max ! »  dit-il avec mépris en  désignant le véhicule des forces de l’ordre  qui est suivi quelques minutes plus tard  de plusieurs fourgons de CRS. Nous regardons cette armada d’écussons sillonner brièvement le paysage.

« ici, c’est la zone Tagada » sous-entendu de course-poursuite.

« les flics me connaissent tous. Une fois que tu t’es fait serrer, t’es bon pour la fouille systématique. »

M est pensif :

– « il faudrait que je déménage de ce quartier »

Depuis quelques mois  il a « un nouveau taf, un vrai » sourit-il

– « ça gagne mieux ?  Tu t’en sors ? »  à ma question, il part d’un éclat de rire

– « non, bien-sûr que non ! »

– « Alors c’est vraiment  fini  pour toi le deal  ?»  

– « je ne sais pas… j’aimerais bien…»  la réponse plane, suspendue dans le bleu du ciel aiguillonné par les cimes des chênes et les tours qui rivalisent de hauteur.

« que vont penser les autres dealers du quartier ?» il esquive ma question.

A quelques pas   « du coin tranquille » le martèlement des allées et venues entre le trottoir et l’épicerie ponctuent l’interview.  Essentiellement des hommes qui s’interpellent bruyamment, image rapide de mères voilées, de jeunes étudiantes qui sans s’attarder traversent la zone vers le local associatif.

– « vous voulez que je vous montre quelque chose ?» M se tend comme un ressort. Nous le suivons curieux, moi,  mon appareil photo au poing,  J.P.  le bloc note rengainé dans la poche  de sa parka.

 16 h 00  Samuel de Champlain – « la Nouvelle-France »

Retour sur le trottoir, nous frôlons les  « haitistes » qui s’adossent  au mur, dépassons un type  en tenue de camouflage  assis sur une  bitte de béton,  regard dissimulé derrière des lunettes miroir, une  bière à ses pieds

« il a un sale air » me souffle   J.P. sur ses gardes

Nous grimpons un chemin qui mène vers les tours d’habitations. Je filme nos ombres silencieuses qui s’étirent élastiques.  M. nous désigne un bâtiment le : 4 Samuel de Champlain du nom du navigateur et fondateur de la Nouvelle-France. C’est le fief des dealers et des transactions. Je filme les lieux, saccagés, les boîtes aux lettres éventrées sur lesquelles  subsistent quelques étiquettes d’anciens locataires, les ouvertures désormais murées… M. nous montre les ascenseurs régulièrement en panne, nous le suivons dans la cage d’escaliers, mélange d’urine et de détritus, une structure métallique ajourée obstrue la visibilité de rue

– « « ils » ont mis  un piège pour pécho les dealers pour qu’ils ne voient pas arriver les flics »

Le bâtiment se vide progressivement de ses habitants. Délaissé par son ancien bailleur social, il entrevoit un autre destin.

En sortant des lieux, la lumière nous aveugle. J’ai une boule au ventre. Nous dévalons en sens inverse le chemin. Arrivés sur une butte qui surplombe le quartier commercial, J.P. propose à M de le photographier, qui se prête au jeu, prend la pose accoudé au chêne tel un conquérant, le regard clair, le visage auréolé dans la lumière du contre-jour, un minois aux rondeurs d’enfant projeté trop vite dans la brutalité du monde.

– « Ah le salaud ! En plus il a une belle gueule d’amour !» me lance J.P. dans une réplique à la Audiard.

Soudain des coups de klaxons déchirent l’air, des hurlements jaillissent d’un véhicule stationné de l’autre côté du trottoir. Le chauffeur s’agite, gesticule … M lui répond par un geste d’apaisement. Les klaxons s’amplifient, virulents. Nous rejoignons la place commerçante. Le conducteur sort de la voiture et se dirige vers nous, le visage à demi masqué d’un  kéfié gris qui laissent apparaître une barbe naissante dans ce visage buriné. L’homme a la bonne trentaine, charpenté,  le regard noir :

– « vas-y prends moi en photo ! » nous dit-il, en agrippant le cou de  M

– « pourquoi ?» interroge J.P.

Mais déjà, l’assaillant empoigne mon appareil photo, je résiste.  Une seconde secousse plus violente m’oblige à lâcher prise. Je cherche de l’aide, personne ne bouge, je traverse la route à la poursuite du voleur. Deux passagers descendent hâtivement du véhicule  qui file  dans un crissement de pneus manquant de percuter les automobilistes de plus en plus nombreux à cette heure de pointe.

 

« Pendant  que ça se passe, ils font semblant de ne pas savoir ce qui se passe »

cette phrase de l’écrivaine Virginie Despentes tambourine dans ma tête et dans mon coeur.  Je repasse le film au ralenti, image figée de l’épicier sur le pas de sa boutique regardant la scène, les « haitistes »  toujours adossés au mur d’une cité qui menace de s’effondrer, le warrior impassible, marque un léger mouvement du poignet pour porter la bière à la bouche… et J.P. médusé sur le trottoir… l’inertie est contagieuse.

 

17h00 –  Le  zoo

Je prends à parti les deux hommes descendus du véhicule, le premier hausse le ton :
« vas-y de quoi tu me parles ? Qu’est-ce que j’ai avoir avec ça ? »

« tu étais dans la voiture, qui est ce type  ? Demande-lui de me rapporter mon appareil photo !»

«Lâche-moi,  j’ai rien à voir avec ça, ni avec lui, ni avec toi !» le ton est menaçant.
Je me tourne vers son acolyte qui ne pipe pas un mot de français et finit par me dire en arabe

« il va te le rapporter ton appareil, ne t’inquiète pas… c’est juste pour vérifier…»

« vérifier quoi ? »

Retour sur le trottoir gris. Le soleil s’échappe un peu plus loin vers l’ouest, traînés de sillons carmins dans le ciel voilé.

Dans la cavalcade, nous n’avons pas prêté attention à M devenu livide. Il me prend en aparté :

« qu’est-ce que tu as filmé ?»

– « rien qui puisse te nuire… » mais comment le savoir ?

L’agitation a attiré les usagers du local associatif. Des femmes se confient  effrayées,

– « Nous aussi,  on se sent épiées… »

– « si j’avais les moyens je déménagerais » ajoute une autre, tandis qu’une militante renchérie :

– « comment voulez-vous que l’on accompagne nos jeunes, même lorsqu’ils veulent décrocher, leur environnement fait obstacle !»

–  « oui mais enfin ici, ce n’est pas un zoo non plus ! » lance un jeune garçon, le regard cerclé de lunettes,   « bientôt, « ils » vont mettre des grilles autour du quartier comme si nous étions des animaux ! Il paraît que c’est déjà en train de se faire…»

– « pourquoi, ne pourrions-nous pas travailler ici comme nous le faisons dans d’autres quartiers de la ville » insiste J.P.

– « Nantes nord serait-elle  devenue une #nogozone,  un endroit à éviter ? C’est ce que vous souhaitez pour votre quartier ?»  Je pose la question qui ne trouve pas de réponse.

La ville se divise,  les femmes qui ne supportent plus de vivre dans un sentiment d’insécurité, les jeunes étudiants et chercheurs d’emploi qui aspirent à un autre destin, et puis les silencieux…. qui continuent de tenir les murs et de boire leur bière assis sur une borne en bordure de trottoir.

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