Yasmina Khadra : « Tant que l’indignation sera sélective, il n’y aura jamais de démocratie.»

Dimanche 3 mars, Abdelaziz Bouteflika a officialisé sa candidature à un 5e mandat à l’élection présidentielle, ce, malgré les protestations virales des Algériens et Binationaux en Algérie et en France. Pour l’écrivain Yasmina Khadra, ancien candidat à l’élection présidentielle en 2014, cette candidature « menée par une voyoucratie » marque la fin du diktat du FLN.

Comment expliquez-vous cet embrasement alors que le printemps arabe n’a eu que peu d’effet en Algérie ?

Ce mouvement n’embrase pas l’Algérie, il l’illumine ! D’un coup le soleil, occulté, a réussi à se frayer un passage dans les nuages cafardeux qui essayaient d’enténébrer nos esprits. Ce soleil est en train de retrouver son peuple. Il ne fait encore jour, mais l’aube se lève déjà. Quant au printemps arabe (je déteste cette appellation fallacieuse), déclenché en Tunisie en 2011, il s’est opéré deux décennies après le printemps berbère algérien de 1980, et l’insurrection populaire d’octobre 1985. Vous vous attendiez à quoi, en 2011 ? Je vous rappelle que l’Algérie venait à peine de sortir du cauchemar djihadiste. C’est un pays qui a dû lutter tout seul contre la pandémie terroriste. Sa tragédie a été banalisée, parfois contestée. En tous les cas, le pseudo printemps arabe n’a pas connu son été. Il est passé directement à l’hiver. Quand on voit le résultat, on se demande si on n’a pas chassé le tyran pour introniser le diable en personne.

Vous étiez officier durant 25 ans dans l’armée algérienne, peut-on craindre une répression militaire contre les manifestants ?

L’armée elle-même veut le changement. Elle subit autant que le peuple algérien, le népotisme, le régionalisme, la répression… Cette institution est bafouée dans ses droits, la carrière de ses meilleurs cadres est souvent brisée… La majorité des officiers, des sous-officiers et des hommes de troupes ne sont pas favorables au maintien du régime en place. Le chef d’état-major et son entourage immédiat vont jouer le jeu des gouvernants sous prétexte de stabilité, mais l’armée ne les suivra pas contre la volonté du peuple. De son côté, le peuple ne se laissera pas faire. Il est assez mûr pour ne pas tomber dans le piège des provocations. Jusqu’à présent, il marche pacifiquement, prouvant ainsi sa présence d’esprit dans un contexte particulièrement incertain.

Assiste-t-on aux dernières heures du FLN ?

Je le souhaite de tout mon cœur. Cela fait très longtemps que je me bats contre cette institution dégradante. Nous avons en face de nous des personnes qui n’ont ni conscience, ni scrupule, capables de toutes les diableries pour préserver leurs biens mal acquis. Il faut impérativement que le FLN cesse toute activité politique. Sa place est au musée.

Les manifestants veulent la démocratie en Algérie, mais refusent la candidature du président Bouteflika. N’est-ce pas là une revendication antidémocratique ?

Vous pensez qu’il existe une démocratie dans le monde ? Où est-elle ? C’est un vœu pieux ! Tant que l’indignation sera sélective, il n’y aura jamais de démocratie. Vous croyez qu’avec un slogan pompeux on peut instaurer la vérité, l’égalité ou la justice ? Maudit soit la démocratie qui permet à un homme incapable de subvenir à ses propres besoins de gérer la destinée de toute une nation. Maudit soit la démocratie qui consiste à humilier les peuples et à cautionner la déraison, l’incongruité et la folie. Maudit soit la démocratie qui va à l’encontre de la dignité et de l’équité. Je crois qu’il faut arrêter de brandir la démocratie comme un trophée ou une panacée. Personnellement, je ne crois que dans la lucidité et la sincérité.

Peut-on craindre le retour de l’extrémisme religieux qui profiterait de ces mouvements contestataires ?

Je ne pense pas. Les Algériens ont été tellement trahis par les discours religieux. Ils ne pardonnent toujours pas aux islamistes le mal qu’ils ont infligé à la nation. Notamment les jeunes qui rêvent d’une vie lumineuse, d’ouverture sur le monde et d’émancipation. Il existe certes quelques sectes qui se déclarent par endroits, mais elles n’ont plus la capacité de nuisance de la décennie noire. Les Algériens ne les redoutent plus. Désormais, c’est le régime qui préoccupe le peuple. Sa dangerosité n’a d’égale que son aveuglement. De tout cœur, j’espère que la raison l’emportera sur l’entêtement afin que l’Algérie recouvre sa dignité et la place qu’elle mérite dans le concert des nations.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s