David Diop : « Frère d’âme entraîne à réfléchir parce qu’il émeut mais c’est à l’Histoire d’expliquer. »

Publié sur Amina magazine – Avril 2019-

« Par la grâce de Dieu et par celle de notre grand marabout, si tu es mon frère, Alfa, si tu es vraiment celui que je pense, égorge-moi comme un mouton de sacrifice, […] Alfa, je t’en supplie, égorge-moi ! »

Pour son premier roman, Frère d’âme, publié au Seuil et Prix Goncourt des Lycéens 2018, l’écrivain David Diop, franco-sénégalais, revient sur  les sacrifiés de l’empire colonial, morts pour la France.  A travers les personnages de Alfa Ndiaye et son « plus que frère » Mademba Diop, c’est l’horreur de la boue mêlée de sang des tranchées qui est racontée.  Le lecteur, plongé dans un théâtre d’extrêmes violences où la notion d’humanité et d’inhumanité se  confondent, assiste à la descente dans la folie d’un tirailleur sénégalais, torturé par le devoir  de fraternité, la culpabilité et la vengeance.

Vous êtes-vous inspiré de votre histoire familiale  pour écrire Frère d’âme ?

Il s’agit d’un roman de fiction contrairement à ce que laisserait supposer le patronyme du personnage Mademba Diop.  Bien qu’il n’y ait pas eu de tirailleur sénégalais dans ma famille paternelle, j’ai toujours eu le désir de mettre en scène un tirailleur sénégalais  racontant ce moment de l’Histoire. J’ai eu ce déclic,  il y a vingt ans, à la lecture de lettres de poilus. Tout de suite après, j’ai lu des textes historiques et des thèses comme celle de l’historien Marc Michel. Dans ce roman, je voulais restituer les émotions terribles que j’ai ressenties à la lecture de ces lettres et du destin tragique de ces combattants.  

Un siècle après la Grande Guerre, pourquoi s’attacher à ce pan de l’Histoire de France ?

Je suis issu d’une double culture avec un père sénégalais et une mère française. Du côté maternel, il y avait un poilu qui a été gazé à l’ypérite. Il n’a jamais rien raconté de ce qu’il avait vécu. Il est mort prématurément des suites de ses blessures.  Je me suis demandé comment les tirailleurs, eux, ont pu vivre la guerre. J’ai découvert des échanges épistolaires moins nombreux que ceux des poilus. La plupart de ces lettres sont administratives comme  des demandes de paiement de solde en retard. Je n’ai trouvé aucune lettre qui montre l’intimité de la guerre du tirailleur sénégalais… Que des silences. Beaucoup de tirailleurs sénégalais, même s’ils savaient écrire en français, ne racontaient pas, ne s’épanchaient pas. En Afrique de l’ouest, les sociétés sont majoritairement nobiliaires et culturellement,  il fallait se taire pour éviter de s’effondrer devant les siens.

Le récit débute dans la boucherie des tranchées et en filigrane s’esquisse la question de l’euthanasie.

Lorsque des soldats arrivent sur le théâtre d’une guerre industrielle extrêmement violente, enterrés dans des tranchées à 200 mètres de l’ennemi, ils ne se battent plus pour les déloger mais  pour survivre. J’ai voulu placer mon personnage dans une impasse. Il ne peut pas tuer son « plus que frère », son ami d’enfance. Il est difficile de tuer quelqu’un que l’on aime même si ce dernier vous implore. Alors oui, se pose la question de l’euthanasie car dans les deux cas, le personnage est hanté par une culpabilité. Dans les situations extrêmes, les hommes, même s’ils sont jeunes, s’interrogent sur la condition humaine et sur les limites entre l’humanité et l’inhumanité.

Au devoir d’obéissance, vous opposez le libre arbitre. N’est-ce pas antinomique pour ces soldats soumis à la discipline militaire ?

Dans cette situation d’absurdité totale, l’Europe a sacrifié non seulement sa jeunesse du côté français et allemand mais aussi une partie de la jeunesse de l’empire colonial français. Il y a eu deux types de soldats, ceux de métier et des civils que l’on envoie à la guerre. Certains tirailleurs sénégalais se sont portés volontaires, d’autres ont été contraints. Le principe d’une armée, c’est l’obéissance, et ceux qui désobéissent mettent en danger les autres soldats. Quand on côtoie la mort, forcément on se pose des questions essentielles, l’une d’entre-elle est : est-ce que j’obéis ?

Au cœur de ce qui peut paraître comme une aliénation, il y a une forme de liberté. Car si je pense l’obéissance et l’intègre dans un acte délibéré, je deviens libre. Le soldat n’obéit pas aveuglément, il réfléchit l’acte de l’obéissance et va jusqu’au bout de sa logique qui est de tuer un maximum de soldats ennemis.

Vous consacrez un chapitre autour de mains coupées. Quelle symbolique revêtent-elles?

Il y a une part de réflexions autour de ces mains qui conduit à se poser la question : qu’est-ce qui est sauvage ? Est-ce la guerre en tant que telle ou l’individu ? Lors de la première guerre mondiale, les obus  frappaient toutes les dix secondes, les éclats d’obus avaient pour but d’éventrer et de mutiler les soldats. La main coupée est un symbole d’une guerre.

 L’écrivain Blaise Cendrars, qui a été amputé  de son bras droit lors d’un combat,  raconte dans son roman La main coupée, l’horreur des soldats  à la vue de cette main  tombée de nulle part dans un champ de coquelicots.  Alors, on peut se poser la question : lorsque Alfa Ndiaye va couper des mains ou éventrer les soldats aux yeux bleus, est-ce lui le sauvage ou ces lieux qui, grâce à l’industrie de l’armement, créent des légions d’amputées et d’éventrées ?

En temps de guerre, le devoir de fraternité peut-il mener à la schizophrénie ?

La schizophrénie est un mot scientifique relevant d’une science occidentale pour signifier : incorporation.  Il y a plusieurs façons de se représenter le « mal » selon les horizons culturels auxquels on appartient. Pour autant, il ne s’agit  pas d’un roman manichéen qui opposerait le bien et le mal. Frère d’âme  interroge sur la condition humaine et notamment le rapport entre ce qui est humain et inhumain. À un certain moment, les soldats perdent leurs repères, ils ne savent plus pourquoi ils se battent, c’est le chaos total.  Néanmoins, au milieu de la boue mêlée de sang des tranchées, il peut naître une fleur de fraternité. Dans ce partage de souffrance, les soldats ont une grande lucidité sur l’humanité.

134 000 tirailleurs sénégalais  ont été sacrifiés  durant la Première Guerre mondiale. Pourtant, leur engagement a été longtemps négligé dans l’Histoire de France.  Qu’en est-il aujourd’hui de la réhabilitation du sacrifice des tirailleurs sénégalais ?

Un monument aux héros de l’Armée noire  a été récemment inauguré à Reims, il officialise la part de sang versé par les tirailleurs Sénégalais. Plusieurs associations œuvrent également à réhabiliter l’investissement des tirailleurs Sénégalais.  Lorsqu’on parle de tirailleurs Sénégalais, cela renvoie à toute l’Afrique de l’ouest. C’est parce que les premiers bataillons de tirailleurs ont été formés au Sénégal  en 1857 par le général Louis Faidherbe, que l’on a généralisé l’appellation tirailleur Sénégalais. Il ne faut pas oublier que beaucoup de tirailleurs d’Afrique du nord  sont morts.

Comment les Africains et ceux issus de l’immigration s’approprient cette  Histoire de France ?

L’école enseigne que la France a eu un empire colonial. Mais les élèves savent très peu de choses sur la réalité de la colonisation, sur les fondations d’une certaine idéologie qui l’accompagne, celle de la mission civilisatrice. Cela laisse la possibilité à certains de déclarer que la colonisation était une entreprise philanthropique. Cela crée du trouble auprès des élèves.  Il est nécessaire de mettre les choses à plat, aucune entreprise de colonisation n’est philanthropique, elle est mue par l’intérêt et l’exploitation d’un territoire. Si les programmes scolaires étaient plus transparents, cela ne laisserait pas la possibilité à des apprentis sorciers de jeter de l’huile sur le feu et de troubler les consciences en racontant des inepties. Le  sujet peut conduire les lecteurs à s’interroger sur la dette que peut avoir la France par rapport aux tirailleurs, mais ce roman n’a pas de visée didactique. Certes, Frère d’âme entraîne à  réfléchir parce qu’il émeut mais c’est à l’Histoire d’expliquer.

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