1952-1954 Témoignages de soldats d’Afrique en Indochine

Paru sur le magazine Le courrier de l’Atlas mai 2017

De 1945 à 1954, la guerre d’Indochine oppose la France au Vietminh, le front d’indépendance du Vietnam. En métropole, ce conflit est mal perçu par l’opinion. La Seconde Guerre mondiale est encore proche et la population toujours soumise au rationnement. En 1946, l’Etat français qui souhaite maintenir son empire colonial en Indochine a recours aux contingents coloniaux,  comme ceux des formations militaires marocaines levées sous le protectorat. Plus de 10 000 marocains vont combattre en Indochine, leurs faits d’armes, leur abnégation et la « cristallisation » sur l’affaire des pensions des soldats coloniaux  ont été éludés par l’Histoire. Retour sur cet épisode peu glorieux, qui fait toujours l’objet dune mobilisation sur le traitement et le manque de reconnaissance accordés par l’administration française à ces combattants.

Dans cette chambre rudimentaire du foyer Adama, deux hommes à la tête blanchie se souviennent. Ali Takouchti est posé sur ce lit simple qui occupe toute la pièce, Mohamed Toutate  assis face à lui, sur l’unique tabouret, montre sa carte d’ancien combattant.  Compagnons d’armes, ils avaient 20 ans, en 1953, soldats du 64e régiment d’artillerie d’Afrique, ils ont combattu en Indochine jusqu’à la fin de la guerre. L’un, en charge du poste de radio, l’autre, chauffeur de camion, des témoins précieux de plusieurs conflits dans lesquels leurs unités furent engagées.

ALI TAKOUCHTI

« On a eu un entraînement de six mois au Maroc pour apprendre à tirer avec les armes et apprendre à conduire les camions de l’armée, puis en 1953, nous avons rejoint les bataillons de l’armée française en Indochine . Nous avons quitté le Maroc, on ne savait rien, même pas si on allait revenir.  On a aidé la France à protéger son drapeau. On s’est soumis à l’ordre de la France et même à celui  du roi de notre pays. Ce n’était pas notre volonté.

Nous sommes partis avec les soldats français. on savait juste que nous devenions des militaires. On ne savait pas où on allait. Nous nous sommes rendus en bateau jusqu’à Saïgon (NDLR Hô-Chi-Minh-Ville ),  la traversée a duré vingt et un jours.  Aussitôt débarqués, on a  vu tout de suite que le pays était en état de guerre. On l’a  traversé en camion jusqu’à Haiphong, Hanoï, Nam Dinh, Thai Nguyên, et Dién Bién Phu. Á chaque étape, on savait que l’ennemi se cachait, on ne le voyait pas, on  tirait à l’aveuglette  sur les soldats de Hồ Chí Minh, le chef du Vietnam.

Á Thai Nguyên, on s’est retrouvés encerclés, c’était la nuit, il pleuvait. On s’était retirés dans les tranchées, protégés par les camions, ça tirait de partout, je ne sais pas comment on y a échappé. Hamdullah !  

Il y a cette fois aussi à Nam Dinh, l’armée vietnamienne avait pris position dans les montagnes et nous ciblait avec leur canon. Les obus de mortiers explosaient partout, il y avait des morts autour de nous, nous étions ensevelis sous les gravats. La terre, elle-même se déchirait ! »   Silence.  « On est restés presque deux ans, aux côtés des français dans les mêmes conditions, certains sont morts piégés au détour d’une piste ou dans la boue d’une rizière… On était jeune, on était tous des soldats, solidaires, sauf peut-être pour la solde, on nous disait qu’on touchait pareil, mais on n’a jamais su vraiment… et on ne cherchait pas à le savoir…»

MOHAMED TOUTATE

 « Quand j’étais jeune, je me croyais un héros… Bien-sûr, celui qui part à la guerre, même s’il dit qu’il n’a pas peur, crève de trouille devant les balles ennemies, les pièges, les mines cachées impossible à détecter même avec les appareils sophistiqués. Je me souviens de ce pays plein d’eau, plein de boue qui  collait à nos uniformes, à nos chaussures, avec les Viêts cachés dans les rizières… Oui, la peur était toujours là. Alors, on priait.

On aimerait qu’on parle dans les livres d’écoles de ce que les soldats des unités coloniales ont fait pour la France.  Si on l’avait fait beaucoup plus tôt, peut-être qu’on nous aurait reconnus et aidés davantage ? Après la guerre, on a eu le choix d’aller en France ou de rester au Maroc. On est restés au pays sans rien toucher pour nos faits d’armes au service de la France. La France qui nous a laissés de côté, qui nous a oubliés…

En 2000, je suis venu à Bordeaux réclamer ma pension, j’avais apporté avec moi ma carte d’ancien combattant.  Je savais que certains  recevaient une petite somme…  Moi, on m’a dit que si je restais en France,  je pouvais toucher une allocation de solidarité aux personnes âgées de 725 €, mais pas de pension d’ancien combattant… et seulement à la condition de vivre en France au moins six mois de l’année. Si, je veux vivre définitivement au Maroc, je perds donc mon droit à l’allocation.

Aujourd’hui, on est vieux, on voudrait rentrer chez nous, au Maroc pour vivre auprès de nos enfants et nos petits-enfants. Ce que nous avons le droit de percevoir en France, pourquoi ne pouvons-nous pas le percevoir au pays ? Même si nous aimons la France, pourquoi sommes-nous obligés d’habiter ici, tout seuls dans une chambre loin de nos proches ? ».

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