Dany Laferrière : « Paris est un mélange de grand style et de situations désespérées.»

« Autoportrait de Paris avec chat » (E. Grasset)  est une pause récréative.  L’Académicien et écrivain haïtien, Dany Laferrière,  sort des sentiers battus avec son dernier roman truffé de dessins et de textes écrits à la main.  Entre fantaisie, humour et gravité, l’Immortel, qui a su garder son âme d’enfant, nous offre sa vision de Paris.

Pourquoi avez-vous choisi ce format et cette forme,  un pêle-mêle de dessins et d’écriture manuscrite ?

« Tout d’abord parce que les  cahiers que j’ai achetés à bon marché étaient de ce format. L’éditeur a  trouvé intéressant de le respecter. On aurait pu le réduire mais  l’écriture manuscrite aurait été difficile à lire. Je dessinais et écrivais dans une pleine liberté, comme font les enfants qui écrivent et dessinent sans chercher le confort de celui qui lira leur création. Cela me reposait de dessiner, on me demandait tant de choses… On peut écrire rapidement trois pages, si on s’impose de faire trois pages par jour, mais on ne peut pas écrire rapidement  ce livre. Je voulais prendre du temps avec moi-même… Faire des dessins,  les penser, penser le montage qui donne vie, il y a des dessins à découvrir, cachés à l’intérieur d’autres dessins… certains m’ont donné du fil à retordre.  L’écriture manuscrite s’est imposée naturellement. Avec l’écriture numérique et Internet, on a brusquement  perdu la patience de lire des textes manuscrits, on se dit que c’est par manque de temps,  que c’est illisible, qu’on va s’y perdre… Justement, ce livre est là pour inviter à se perdre et récupérer du temps pour soi. La lecture est précisément là pour effacer le temps.»

Vous réhabilitez l’alphabet, l’oublié de la littérature dont vous dites « il est l’édifice du langage ». De l’importance des petites choses ?

« L’alphabet paraît minuscule mais il n’est pas si petit que cela ! Il s’apparente à une construction sociale où les voyelles trônent. On le constate à la commission du dictionnaire, les chapitres les plus longs sont ceux qui comprennent les lettres A et E. C’est interminable ! Les choses en apparence minuscule sont bien plus puissantes car c’est sur les voyelles que les autres lettres de l’alphabet se reposent ! Elles sont comme des notes de musique qui permettent de trouver le code pour entrer dans les mots, dans les phrases, les idées… Ces codes-là sont fondamentaux. »

A vous lire, vous donnez l’impression  que le monde est mot et se dessine jusque sur notre visage. C’est le cas ?

« Oui, le monde est mot. Il suffit de sortir dans la rue pour se rendre compte que tout est écrit ! Quand on voit par exemple  certains reportages  sur la ville  de Tokyo avec tous ces idéogrammes, ces dessins qui envahissent l’espace public et en même temps non dépourvus d’une certaine esthétique… C’est tellement présent,  en continu,  sous tous les aspects possibles, on se dit que ce doit être difficile pour quelqu’un qui ne sait pas lire. Les métropoles sont striées de lettres, il y en a partout, partout… Tout le monde écrit, s’exprime, veut être imprimé, veut attirer l’attention.. La publicité est omniprésente plus que tout autre art ! »

Dans ce livre, on redécouvre le charme d’une autre époque, des écrivains et artistes  illustres… La capitale est-elle une étape indispensable pour les artistes ?

« Je ne pense pas que Kafka soit passé par Paris… mais il y a beaucoup plus  d’écrivains qu’on ne le croit, car Paris, est aussi une ville qui accueille et accorde une importance soutenue au passage des artistes, des écrivains, des peintres… Les rues sont pleines de restaurants et d’hôtels où sont notés : « ici à vécu untel ou untel ».  La ville  était à une certaine époque une des grandes places fortes de l’art, elle attirait nombre d’artistes…. Il en est ainsi des êtres grégaires ! »

Vous citez de nombreux écrivains, Hemingway,  Colette, ou Céline qui  ont évoqué dans leurs œuvres  leur chat, parfois en le dessinant.  Dans votre  livre, qui est Borges

« Le chat a un rapport incroyable avec les humains. C’est aussi un animal intéressant à dessiner, empreint de poésie. Il a parfois des allures de sphinx, il nous fait  croire qu’il pense mais je le soupçonne de ne penser à rien quand il se veut sphinx… Chat n’est pas censé avoir un nom, mais bon voilà… Jorge Luis Borges  est mon auteur préféré.  Lorsqu’il a été nommé directeur de la bibliothèque de Buenos Aires, il a vu  un  chat qui avait pris l’habitude de s’asseoir sur son fauteuil. Durant les premiers mois, Borges ne s’est pas assis sur son fauteuil pour ne pas déranger le chat.  Je me dis qu’il ne devait pas être un mauvais bougre pour agir de manière si  courtoise avec un animal.
 Il n’y avait aucune raison de mettre un animal dans ce livre, je n’en avais pas tellement envie… Chat s’est imposé tout simplement. Il a été rapidement facile à dessiner, on peut l’habiller facilement…  Parfois, il me raconte des choses sur Borges et Montaigne…. et à d’autres moments,  nos personnages se confondent car il m’arrive de prendre la place du chat, mais Chat ne peut pas prendre ma place… il est trop snob pour  croire que je pourrais être son égal. »

Vous pointez l’envers de la capitale touristique :  la misère, la soupe populaire, les migrants, l’attentat du Bataclan…  Ce n’est pas juste  un livre récréatif ?

« Quand on passe devant un groupe de gens qui attend pour la soupe populaire, on ne comprend pas immédiatement la gravité de la situation. Tout de suite après, on s’interroge : « qu’elle est cette grande capitale du monde qui n’arrive pas à nourrir ses habitants ? Et de façon digne ? »  Je me dis que même en Haïti on n’a pas cela ! Il y a une exposition publique dans ces soupes populaires, et Paris, est soucieuse des gens qui la visitent. La grande capitale gastronomique  va demander au célèbre chef cuisinier, Paul Bocuse de faire quelques repas pour les plus démunis plutôt que de faire plus de soupes populaires.  Car Paris, c’est ce mélange de goût, de grand style et de situations désespérées. Paris se regarde… Cela m’intéresse de le montrer sans le dire. »

Officiellement élu  de l’Académie française, en 2015,  vous êtes le second académicien  intronisé  sans avoir la nationalité française.  Qu’est-ce que cela représente  d’être un Immortel ?

« Le mot Immortel vient de la devise de l’Académie française qui est : « à l’immortalité de la langue ». Cela entend que l’immortel éphémère, qui est l’académicien, tient le flambeau de la langue et va le transmettre à quelqu’un d’autre. Ce mouvement incessant du témoin qui change de mains crée l’immortalité de la langue française. C’est très troublant d’être appelé, Immortel,  sans les guillemets alors que nous sommes les seuls à savoir que le compliment ne nous est pas adressé.
C’est vrai qu’après Julien Green, je suis le second Immortel à être intronisé sans posséder la nationalité française. Pour mon entrée à l’Académie française, le secrétaire perpétuel a été obligé de poser la question au président de la République. Car le président, comme le roi, depuis Louis XIII, est le protecteur de l’Académie française.  C’est un sentiment particulier, mélange de brutale vérité comme un passage initiatique vers le monde des adultes. Le premier jour de mon entrée à l’Académie française, tout le monde s’est levé pour me saluer et le secrétaire perpétuel m’a dit « Monsieur, l’Académie se lèvera deux fois pour vous, à votre arrivée et à votre mort »   la vérité est implicite :  vous n’êtes pas immortel.  C’est inexplicable, si on ne le vit pas de l’intérieur. Et puis, brusquement tout le monde s’intéresse à vous, et ça peut être épuisant. D’ailleurs, c’est la raison de l’écriture de ce livre, je suis le narrateur couvert de crabes. L’intérêt constant des gens fait qu’on a l’impression d’être dévoré de l’intérieur. Il n’y a plus de temps pour soi, ce sont des gens qui dévorent le temps humain, le temps éphémère de l’académicien. »

Vous étiez en Haïti pour attendre le résultat de votre candidature. C’était important d’être dans votre pays natal ?

« Je me suis dit que ce serait mieux d’être en Haïti, à la maison comme on dit, lorsque  la nouvelle arrivera. Ces trente-cinq dernières années, j’y étais très peu. Mais d’une certaine façon, je ne l’ai pas quittée car loin d’elle, je suis toujours à l’étranger. Lorsqu’il y a eu les tremblements de terre en  janvier 2010,  j’ai répondu à un journaliste : « quand tout tombe,  il reste encore la culture. »  Et en Haïti la culture est fondamentale, c’est l’une des raisons pour laquelle je voulais entendre mon élection en Haïti.
Malgré la dictature, malgré la misère, le peuple a gardé fortement la langue française mais aussi la culture, la musique… Pourtant la situation est tellement dramatique, qu’on se demande comment les Haïtiens  ont pu s’élever à une abstraction aussi forte pour faire en sorte que les besoins primaires soient passés secondaires, et que ceux, censés être secondaires, presque inutiles en apparence soient devenus des choses primaires… Cela demande une force. C’est un peuple exceptionnel. »

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