Lola Shoneyin : «Au Nigéria, 55% des femmes vivent sous le régime de la polygamie »

« J’ai choisi cette famille afin de reprendre pied, de guérir dans l’anonymat. Et quand vous choisissez une famille, vous restez auprès d’elle. Vous restez auprès de votre époux même si vos amies le qualifient d’ogre polygame.»

Traduit dans une dizaine de langues, Baba Segi, ses épouses, leurs secrets (Ed. Actes Sud)   dissèque  la société nigériane.   A travers  ce roman sensible et courageux, l’auteure, Lola Shoneyin  s’attache aux conditions de vie  des femmes de son pays,  le plus peuplé d’Afrique.  En ligne de mire, les politiques de genre et ses conséquences psychologiques. Dans ce Nigéria contemporain où la maternité est exaltée, Baba Segi, polygame, vient de prendre une quatrième épouse dont la  stérilité présumée met en danger le foyer.  Un vaudeville où tour à tour les épouses, contrôlées, endommagées par les hommes, qu’ils soient pères, maris, oncles, violeurs… se rêvent d’être libres.

Viol, mariage forcé, héritage spolié… Dans votre roman, les témoignages des épouses livrent un spectre effroyable de la société nigériane. C’était important de leur donner la parole   ?

« Comme la plupart des sociétés, le Nigéria a aussi son lot de problèmes, en particulier sur les   politiques de genre. Nos sociétés sont patriarcales et  cette domination masculine est  profondément ancrée culturellement.  Ces pratiques favorisent surtout les hommes et  sont hostiles aux femmes qui souhaitent s’émanciper.  C’est essentiel de leur donner la parole et d’écouter ce qu’elles peuvent raconter de leur quotidien, de savoir ce qu’elles pensent  de la société nigériane.  Aujourd’hui encore, les femmes ont peu de choix. Avec ce roman, je voulais faire réagir la société notamment sur la polygamie… Les femmes ont-elles vraiment le choix ou non de la polygamie ? Il me semble  qu’elles n’ont pas vraiment la possibilité de faire autrement pour des raisons économiques et religieuses, ou tout simplement parce qu’elles n’ont pas pu élaborer de projets personnels. Aujourd’hui, on estime que 55 % des femmes vivent sous le régime de la polygamie, et parmi-elles, des femmes instruites ! »

Le féminisme peut-il se développer au Nigéria ?

« Les quatre épouses de Baba Segi espèrent une certaine émancipation soit par le travail comme tenir un commerce, soit grâce aux études. Mais le féminisme actuel trouve peu d’écho au Nigéria. Pourtant, il y a encore quelques générations les femmes étaient beaucoup plus indépendantes. Aujourd’hui, je constate  un net recul, toujours pour les mêmes raisons, le manque de perspectives et d’opportunités. Les femmes en sont conscientes mais ne réagissent peu ou pas.  Pour beaucoup d’entre-elles, il y va tout simplement de leur survie. »

Vous êtes l’une des rares intellectuelles à défendre ouvertement les droits des homosexuels, un thème que vous évoquez à travers le personnage de Yia Segi.  Quid de l’homosexualité au Nigéria ?

« J’ai espoir en  la liberté individuelle. J’ai souhaité attirer l’attention des gens  sur ce sujet, parce que l’homosexualité reste un tabou dans notre pays. Pour se donner bonne conscience, les gens prétendent  que cette orientation sexuelle est un fléau venu de l’Occident, que cela n’a jamais existé chez nous. Ce n’est pas mon avis. Je pense que l’homosexualité est en nous, dans nos gènes. Au Nigéria, l’homosexualité est condamné par la loi,  une loi populiste qui est liée  aux religions. Les personnes homosexuelles ne sont pas libres et subissent des persécutions sous des motifs religieux. C’est d’autant plus regrettable que notre société a beaucoup régressé en peu de temps. Elle était bien plus libérale et tolérante auparavant. »

Dans votre roman, deux pensées s’entrechoquent, celles des études et des sciences contre celles des croyances et des traditions. 

« C’est la lutte entre la tradition et la modernité. L’évolution qui peut en découler pose problème. Elle inquiète les gens qui restent très attachés à leurs coutumes. Pour deux raisons, à mon avis,  qui sont la paresse, la  peur du changement et surtout parce que la situation actuelle est avantageuse pour les hommes. Paradoxalement,  la science est vue de façon positive dans d’autres domaines comme celui du changement climatique. »

Romancière et éditrice, vous dirigez également le grand festival international de littérature à Abeokuta.  Pourquoi ce festival est il important au Nigéria ?

« J’ai remarqué que lorsque les auteurs participent  à ce festival, ils s’expriment autrement, sans avoir à s’expliquer, à se justifier. Ils acceptent de parler librement de leurs livres sans langue de bois. Cette synergie est très importante car pour nous, écrivains africains, c’est un encouragement. On pense moins à nos différences mais plutôt à ce qui nous rassemble, on s’autorise à exprimer nos ressentis, nos idées, nos espoirs… Par exemple une Afrique libre sans discriminations… C’est à nous, les personnes créatives d’imaginer notre futur. Il me semble que pour cela on peut faire davantage confiance aux écrivains qu’aux politiciens trop attachés à leurs intérêts. »

Votre beau-père,  l’écrivain Wole Soyinka est prix Nobel de littérature, est-ce compliqué de vous affranchir en tant qu’auteure  ?

« J’écrivais bien avant d’être mariée. J’avais déjà mon nom d’auteur avant de le connaître et je l’ai gardé. Je n’ai pas pris le sien en me mariant ce qui constitue d’ailleurs une exception au Nigéria. Je n’ai pas changé de style non plus. J’ai toujours voulu écrire des histoires au plus proche de la réalité, quitte à parler de personnages qui indisposent. D’ailleurs, je constate avec satisfaction qu’il y a une émergence des écrivaines nigérianes. Les femmes écrivent de plus en plus, elles évoquent leurs conditions de vie. Leurs prises de positions sont fortes et les auteures sont davantage écoutées. »

Que pensez-vous de la victoire de Muhammadu Buhari réélu président ?  Cela aura-t-il un impact sur les flux migratoires ?

« C’est sans doute la meilleure solution pour le pays. Mais il  me semble qu’on pourrait organiser de meilleurs élections si on prenait davantage en compte les intérêts du peuple.  Lorsqu’on est pauvre, sans espoir que cela s’améliore, sans qu’il y ait l’espoir de s’en sortir… la solution reste de partir. Il me semble que le président l’a compris. Pourra-t-il y remédier ? Je n’en suis pas convaincue. »

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